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Lundi 17 octobre 2005 1 17 /10 /Oct /2005 00:00

Je ne sais pas qui avait eu l’idée imbécile de foutre la télé en route. Toujours est-il que tous les soirs, la dizaine de clodos du centre se retrouvait comme un seul homme pour regarder “qui veut gagner des millions”.

Tous ces mecs qui vivaient dans la rue quand ils ne se trouvaient pas dans un foyer comme celui-ci, qui n’avaient plus ou moins pas un rond, tous ces mecs puant la merde, la vinasse et la misère, tous ces mecs qui n’avaient même pas de quoi se payer un billet de train direction Paris pour participer à l’émission, tous ces mecs qui regardaient d’autres mecs gagner des fortunes en répondant à des questions à la con sur la couleur du cheval blanc d’Henri IV, a me donnait envie de gerber.

Puis merde, de toutes façons, TOUS les mecs qui regardent cette émission sont pauvres, et aucun des mecs qui regarde cette émission n’a 100.000 balles sur son compte en banque. Parce que le mec qui les a, il se fait pas chier à regarder  cette émission de pauvre qui fait croire qu’on peut devenir riche, comme ça, en souriant à un animateur imbécile et mielleux.

 

Bref, tous les soirs, les clodos du centre et moi, on se foutait devant la télé pour regarder “qui veut gagner des millions”, un gobelet en plastique à la main, le gobelet rempli de mauvais café, l’alcool étant interdit dans ce “centre d’acceuil pour sans domiciles fixes” comme le précisaient les status de l’association qui s’occupait de reccueillir pour quelques nuits ces pauvres types.

Y’avait pas mal de roulement au niveau des clodos, vu que le maximum de l’accueil était de 4 nuits de suites. Et comme il n’y avait que quelques centres de ce type aux alentours, les mecs revenaient souvent, même s’ils bougeaient plus souvent encore, et qu’il arrivait fréquemment qu’un type qu’on voyait pendant 3 - 4 mois se tire vers un coin moins merdique, si ça existe quelque part.

On avait donc nos réguliers qui tournaient, 4 jours ici, 5 jours là, 3 jours ailleurs, 6 jours quelque part, 2 jours nul part, puis de nouveau 4 jours ici... Et bien sûr, ils se connaissaient tous, et je les connaissais moi aussi quasiment tous.

 

C’est un jeudi soir qu’on a vu revenir le boulanger. Ca faisait un bail qu’on l’avait pas vu. Quand je dis un bail, je veux dire que ça faisait bien 1 mois qu’il était pas venu, et j’avais pensé qu’il avait été vérifié si la misère était moins pire au soleil. Le boulanger... La cinquantaine (mais en fait, il aurait aussi bien pu avoir 30 ans que 70), grand, mince, son visage dégageait une impression de tranquille désespoir: ça faisait longtemps qu’il était dans la rue, il faisait avec tout en sachant que bouffer de la merde tous les jours n’est pas la situation idéale. C’est cette expression sur sa gueule qui me faisait penser qu’il avait connu vraiment mieux comme situation, que c’était un gars qui était tombé de haut, pas comme les types qu’on arrive à croiser qui ont grandi dans la misère depuis toujours... Non, le vrai mec tombé dans la rue à la suite d’une histoire que nous on arrivait à juger banale.

Le boulanger, tout le monde le connaissait ici. Par contre, personne ne connaissait son vrai prénom, il avait pourtant bien dû en avoir un, un jour, dans sa vie d’avant, et personne ne avait pourquoi on l’appelait le boulanger. Comme d’habitude en fait, un mec avait dû l’appeler comme ça un jour, ça avait plu aux autres, le surnom était resté tandis que le prénom disparaissait, et personne ne connaissait plus le pourquoi du comment.

 

Le lendemain de son retour au centre, comme tous les soirs, on s’est retrouvé assis devant ce con de jeu avec nos gobelet en plastique à la main. D’habitude, lorsque les candidats s’arrêtaient parce qu’ils ne connaissaient plus les réponses, le boulanger les connaissait encore. On ne l’avait jamais vu caler sur une question, et encore moins se tromper. C’était assez incroyable, ce type cradingue qui vivait dans la rue semblait tout connaître.

 

Pourtant, ce soir là, le candidat était bien parti. Il n’avait utilisé qu’un seul jocker (sur la question à 100.000 francs, une question à la con sur le vin) et on en était à 500.000 francs. Comme d’habitude, le boulanger semblait fasciné par le jeu, c’était même le seul moment où il ne fallait pas lui parler, lui qui était d’habitude incroyablement bavard...

 

“Question pour 500.000 francs: qui est l’inventeur du premier pneumatique en caoutchouc pour roue de véhicule:

A- John Boyd Dunlop                                                                                    B-André Michelin

C- Charles Goodyear                                                                                     D- André Citroën”

 

Le candidat bu un peu d’eau, et commença à réfléchir en éliminant la dernière réponse. Le boulanger fixait l’écran, et, d’une voix calme, nous annonça:

“Réponse A- John Boyd Dunlop”

Pour sa part, le candidat fit appel à un ami ingénieur, qui lui donna tout de suite la bonne réponse, la réponse A.

 

Le candidat se trouvait maintenant à la question valant 700.000 euros. A la télé, le jeu de lumières et la mine inquiète de Jean-Pierre Foucault, le présentateur, servaient à dramatiser l’ambiance.
Chez nous, ni jeu de lumière ni présentateur tendu, et malgré tout, un silence impressionnant.

 

“Question pour 700.000 francs: En quel année Médecins sans frontières reçoit le Prix Nobel de la paix ?

A- 1997                                                                                                                    B- 1998

C- 1999                                                                                                                    D- 2000”

 

Le boulanger réfléchit, ou semblait réfléchir, pendant que le candidat, un médecin, se concentrait sur le petit écran de contrôle placé devant lui; le boulanger fut pourtant le premier à répondre :

“Réponse C- 1999”, le candidat lui faisant écho une seconde plus tard.

 

A la télé, applaudissements à tout rompre, chz nous, silence impressionnant et impressionné. Seul Steeve, un jeune d’une trentaine d’années parla, pour demander au boulanger où est-ce qu’il avait appris tout ça. Le boulanger se tourna vers lui, le fixa pendant deux ou trois secondes, puis regarda de nouveau la télé, sans rien ajouter, pour entendre la

 

“Question à 1.000.000 de francs: dans l’antiquité grecque, comment appelait-on un chapeau à larges bords?
A- Une extase                                                                                                B- Un blase

C- Une topaze                                                                                               D- Un pétase”

 

Le candidat n’avait pas l’air de savoir, mais le boulanger non plus. Aucun des deux ne parlait, le silence du candidat faisant résonance avec celui du boulanger. Le candidat choisit de bouffer son dernier jocker, demandant l’avis du public, et, pendant le vote et la petite musique qui l’accompagnait, on a entendu le boulanger dire:

“Réponse D- Une pétase”... La même réponse que 62 % du public. Et que le candidat. La bonne réponse...

 

Honnêtement, je dois reconnaître que plus le jeu avançait, plus je me disais qu’il fallait arrêter cette putain de télé, que ça ne nous mènerait à rien de savoir qu’un clodo ferait un super candidat à un jeu à la con, et que si jamais le mec à la télé gagnait, et si le boulanger trouvait lui aussi la bonne réponse à l’ultime question, celle à 4.000.000 francs, l’un aurait 4.000.000 francs et l’autre irait sans doute mendier le lendemain, devant la porte centrale d’intermarché, là où les mamies ouvraient facilement leur porte monnaie. Je fus interrompu dans mes réflexions par le présentateur annonçant l’avant-dernière question:

 

“Gérard [tiens, le candidat médecin s’appelait donc Gérard],nous jouons maintenant [non pauvre con, Gérard est le seul à jouer de l’argent, les autres jouent pour de faux] pour 2.000.000 francs. Voici donc l’avant-dernière question: La cantatrice Maria Callas est née à...

A- Athènes                                                                                                    B-Rome

C- Mexico                                                                                                     D- New York”

 

Chez nous, un murmure parcourut la dizaine de clodos assis là. Tous ne faisaient que murmurer, de peur de déranger le boulanger. Apparemment, ils disaient tous la même chose, et j’étais bien d’accord avec eux: c’est quoi cette question à la con ? La réponse semblait tellement évidente pour une question à 2.000.000, y devait bien y avoir un truc non ? Parce que franchement, la réponse A collait à Maria Callas comme la mouche à la merde.

Pourtant, pendant que les clodos chuchotaient, le candidat semblait réfléchir. Et on a tous entendu le boulanger tousser pour attirer l’attention (il ne disait rien, mais tenait tout de même à garder son public attentif), puis, une fois le calme revenu, annoncer d’une voix forte:

“Réponse D- New York”.

Evidemment, c’était la bonne réponse. Je me demandais vraiment comment le boulanger faisait pour savoir tout ça, pourquoi personne ne l’appelait “prof”, et d’autres questions à la con dans le genre.

 

Je ne regardais même plus la télé, je regardais les autres qui avaient l’air aussi épatés que moi, mais qui étaient aussi tendus, un peu comme si ils avaient placé toutes leur espérance dans le boulanger, un espérance de pas grand chose en fait, mais un truc qui les faisait penser que ce monde n’était peut-être pas totalement merdique, qu’un clodo pouvait être aussi bon qu’un mec inséré et tout. Tu perds tous tes espoirs quand tu tombes dans la rue, y’a pas de rêves quand tu fais la manche, et le boulanger semblait quand même leur donner une part de rêve, ils rêvaient tous devant ces 4.000.000 francs que le candidat allait peut-être avoir, et que le boulanger aurait autant mérité que le candidat...

 

Le boulanger réclama le silence au moment où Jean-Pierre Foucault annonçait la dernière question:

 

“Voici la question à 4.000.000 francs. C’est la dernière de notre jeu, et je tiens d’ors et déjà à signaler que vous êtes un candidat exceptionnel. Mais attention, voici la dernière question:

Laquelle de ces villes allemandes se trouve sur la rive droite du Rhin ?

 

A- Cologne                                                                                                    B- Düsseldorf

C- Bonn                                                                                                        D- Mayence”

 

Immédiatement, le boulanger a tranquillement déclaré:

“Réponse A- Cologne”.

 

Le candidat réfléchissait, et chez nous, tous les clodos haranguaient la télé : “Mais réponse A putain, mais t’es trop con, mais vas-y, le boulanger a trouvé”... Une certaine agitation que je ne pouvais pas métriser montait dans l’assemblée, pendant que le candidat continuait à réfléchir, et il me semblait à cet instant qu’il ne répondrait jamais. A la différence de candidats réfléchissant à haute voix, lui ne parlait que très peu, et avait réussi à atteindre l’ultime marche. Il bu un verre d’eau, se racla la gorge, chercha ses mots, et annonça, en regardant Jean-Pierre Foucault:

“Je pense qu’il s’agit de Düsseldorf, réponse B, et c’est mon dernier mot Jean-Pierre”.

Les clodos riaient, félicitaient le boulanger, lui, un clodo, qui avait battu un candidat vêtu en costume trois pièces, le candidats qui n’allait gagner que 300.000 francs, alors que le boulanger aurait pu tout gagner, quelle revanche quand même !!!

Le présentateur fit durer le suspens quelques secondes, puis fini par annoncer:

“La ville allemande qui se trouve sur la rive droite du Rhin est... Düsseldorf, Bravo Gérard, vous venez de gagner 4.000.000 francs !”

 

Chez nous, les rires ont laissé la place à un abattement total, et personne ne prononça un mot tandis que le boulanger, sourire au lèvres, se leva pour aller remplir sa tasse de mauvais café, et je crois que je suis le seul à l’avoir entendu murmurer “Rêvez pas, ça mène à rien”.

 

Matthieu

Par Matthieu C. - Publié dans : Nouvelles
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Dimanche 2 octobre 2005 7 02 /10 /Oct /2005 00:00

Le train ne se dirigeait pas à vive allure entre Paris et Lyon. Parce qu’il n’y a que dans les histoires que les trains se dirigent à vive allure entre deux points. Dans la réalité, un train essaie toujours tant bien que mal de rallier une ville A à une ville B, avec quelquefois du retard, et toujours des ralentissements.

Dehors, il faisait nuit. Les passagers du 23h54 ne pouvaient donc pas voir les champs qui s’étendaient à perte de vue (enfin, à perte de vue… il y en avait beaucoup quoi), dont la tranquillité semblait uniquement devoir être perturbée par un train, qui passait à travers eux, imperturbable, aux environs de 01h42. Même les animaux semblaient avoir adopté les horaires du trains, puisqu’aucune souris ne se risquait à emprunter les rails aux alentours de 01h42. C’est ce qui fut fatal à un mulot qui, sûr de lui et des horaires de la SNCF, se promenait sur les rails à la recherche d’une quelconque nourriture à 01h53. Il ignorait que, ce soir là, le train avait du retard pour cause de mécanicien coincé dans une sombre histoire de belle-mère qui devait venir dormir à la maison et qui avait besoin de quelqu’un pour effectuer le trajet gare-maison…

Dans ce train aussi imperturbable qu’un présentateur télévisé annonçant la fin du monde pour le lendemain, Cly ne dormait pas vraiment. Elle ne s’appelait pas vraiment Cly non plus, mais Clytemnestre, sa mère ayant voué toute sa vie une passion débordante aux tragédies grecques. En fait de débordante, maladive aurait été un terme plus approprié. Elle venait de mourir après avoir bu un verre de détergeant en prenant le soin de laisser quelques mots mystérieux écrits d’une main peu habile sur sa table de chevet : « Sokrates wollte sterben: - nicht Athen, er gab sich den Giftbecher, er zwang Athen zum Giftbecher » (« Socrate voulait mourir, ce ne fut pas Athènes, ce fut lui-même qui se donna la ciguë, il força Athènes à la ciguë » Nietzsche, le crépuscule des idoles). Conceptiòn, l’aide ménagère qui venait tous les jours au domicile de Josiane Drüker pour lui ôter les rares moutons de poussières qui trouvaient encore le temps de venir se déposer sous un meuble, trouva le corps étendu sur le lit dans une marre de vomissure, baignant dans une atmosphère pestilentielle, étonnamment bien vêtu, avec un petit mot écrit en allemand sur la table de chevet.

 

La police ne pu que conclure à un suicide lorsqu’il ressortit que Conceptiòn non seulement ne parlait pas un mot d’allemand, mais qu’elle se trouvait chez son gendre à préparer de la morue salée et du chou à l’heure probable du décès de la vieille dame. Et l’aide ménagère était la seule personne à rendre visite à la vieille dame au caractère délicat.

 

Les obsèques allaient avoir lieu dans le village de Saint-Gervais-sur-Roubion, situé à 10 kilomètres environ de Montélimar, où sa mère vivait depuis la mort de son père, en 1975.

1975… Elle se souvenait de ce voyage en train (curieuse coïncidence), par lequel elle venait assister aux obsèques de son père. Elle se souvenait de tous les détails de son voyage aller, la peine qu’elle avait furtivement ressentie lorsqu’elle s’était remémorée son enfance, puis l’indifférence dans laquelle elle vivait depuis l’âge adulte. Mais ce qui l’avait le plus marqué dans ce voyage restait tout de même le jeune contrôleur qui était entré dans le compartiment en clamant « Bonjour messieurs-dames, contrôle des billets ! » avec un sourire qui aurait fait fondre une motte de beurre au pôle nord.

 

Elle ne savait même pas son prénom en fait. Plutôt grand, son costume bleu entourant un corps relativement mince, un sourire fripon au coin des lèvres, et des yeux tout ce qu’il y a de plus communs composaient le contrôleur du 20h12. Il devait avoir 20 ans. Ou 19. Enfin, l’âge de tous les possibles qui ne le sont plus, et des impossibles qui ne le sont peut-être pas encore.

Sa casquette ne laissait apparaître que quelques cheveux châtains qu’on imaginait aisément coupés courts (oui, on n’a jamais vu, et on ne verra jamais, un contrôleur SNCF avec des cheveux longs). Cly lui adressa un grand sourire avant de plonger la main dans son sac à la recherche du billet.

Ce jour là, où elle descendait dans le sud assister aux obsèques de son père, elle avait besoin d’effectuer un acte fort ; elle devait tuer le père. Pour ce faire, elle choisit de baiser le contrôleur.

 

Ses pensées la ramenèrent vers sa mère. Pourquoi s’était-elle suicidée ? Pourquoi de cette façon ? Cly savait que sa mère perdait la tête depuis des années, elle s’en rendait bien compte lors de la visite annuelle qu’elle effectuait chez son frère Oreste, qui prenait leur mère « pour les fêtes » comme il disait. 3 jours dans le sud de la France, qui la changeait de Paris.

 

Le petit mot en allemand demeurait mystérieux. Josiane Drüker, professeur de philosophie au collège Les Alexis à Montélimar, n’avait jamais été réputée pour ses idées révolutionnaires. Au début de sa carrière, elle avait bien tenté un coup d’éclat en tentant d’enseigner Feuerbach au cours du chapitre traitant de dieu, mais l’inspecteur d’académie l’avait rapidement fait rentrer dans le droit chemin du consensualisme philosophique mou en lui demandant si elle était rémunérée par l’éducation nationale ou par l’internationale socialiste. Depuis, elle était rentré dans le moule. Alors pourquoi ces mots ? Qu’avait-elle fait pour penser avoir mérité la mort (et à tort en plus) ? Cette question resterait probablement sans réponse, le détergent avalé devant être considéré comme la folie ultime d’une vieille dame qui n’avait déjà plus toute sa raison.

 

Elle se revit 30 ans en arrière, en cet été de 1975… Assise dans son compartiment en compagnie d’un type qui devait avoir la cinquantaine et d’une jeune fille qui n’avait pas sorti le nez du livre qu’elle lisait, elle s’ennuyait un peu en songeant aux deux années qui venaient de s’écouler depuis qu’elle avait quitté sa famille pour s’installer à Paris, des mises en garde de ses parents contre tout ce qui touchait au sexe, et aux filles de mauvaises réputation. Ces recommandations lui avaient pourries la vie pendant ces deux premières années, avec son père qui l’appelait tous les deux soirs pour savoir ce qu’elle faisait, qui elle voyait, tandis que sa mère, à qui elle parlait en fin de communication, ne manquait jamais de la mettre en garde contre les effets pervers de la révolution sexuelle, qui n’avait même pas besoin d’effets pour être perverse.

 

Oui, deux années à ne pas vivre, à se demander ce qui se passerait si jamais elle sortait sans en informer ses parents qui vivaient à 600 kilomètres de là, deux années à défendre cette putain de virginité. Et c’est dans ce train qu’elle avait décidé de foutre en l’air ces principes, maintenant que son père n’était plus là pour l’épier. Elle avait regardé le type assis en face d’elle, qui lui souriait bêtement, avec ses yeux globuleux derrière ses lunettes, avait poussé un soupir dégoûté en le regardant par en dessous pour bien lui faire comprendre que ce ne serait pas son tour, et avait attendu.

 

Et le contrôleur était entré… Elle lui avait souri, l’avait suivi, et, au bout du couloir, lui avait glissé trois mots :

« Tu me plais ».
 

Et c’est vrai qu’elle était mignonne avec son jean et sa chemise qu’elle avait subrepticement ouvert jusqu’au troisième bouton. Le contrôleur avait rougi (il était encore plus mignon quand il rougissait), lui avait touché la cuisse de la main, et l’avait entraîné dans les toilettes qui se trouvaient après la porte coulissante.

Une fois dans les toilettes, elle avait ôté son chemisier rouge, laissant apparaître ses seins qui n’étaient retenus par aucun soutien gorge… Il l’avait embrassé, caressé, elle avait baissé son jean et sa culotte, il avait laissé tombé son jean et son caleçon sur ses chaussures, ils s’étaient touchés et enlacés, puis il l’avait prise, elle les mains contre le miroir, lui derrière elle… Elle avait joui, il avait joui, ils s’étaient embrassés une dernière fois.

Lui avait remonté son pantalon, elle s’était rhabillée, elle était sortie la première, lui faisant un petit signe pour lui indiquer à la fois que la voie était libre et pour lui dire au revoir…

Elle était retournée dans son compartiment, et n’avait plus revu le contrôleur. Elle avait espéré le retrouver à l’occasion du retour. Les obsèques s’étaient aussi bien passées que des obsèques peuvent se passer (elle était demeurée digne, sa mère avait pleuré, les oncles, tantes et cousin avaient tenu leur rôle de figurant dans cette grande comédie qu’est un enterrement). Elle était resté 3 jours avec sa mère, puis, ne tenant plus dans cette atmosphère qui lui rappelait l’époque atroce où elle avait 16 ans, avait fait le choix de rentrer sur Paris.

 

Le contrôleur qui s’était présenté dans le train qui la ramenait chez elle n’avait rien à voir avec le jeune qui lui avait fait connaître les joies et les peines de l’assaut érotique. Une énorme moustache semblait avoir été placée là dans le seul but de l’enlaidir, il puait la mauvaise vinasse et était désagréable…

 

Elle revint aux personnes qui se trouvaient avec elle, dans le compartiment qui l’emmenait pour la dernière fois chez sa mère. Une jeune homme était entré peu avant. En fait, elle n’en était pas sûre, mais toujours est-il qu’il avait dû rentrer pendant qu’elle était perdue dans ses rêveries pleines de souvenirs. Il ressemblait étrangement au jeune contrôleur, avec les mêmes cheveux coupés courts, le même sourire qu’il lui avait adressé lorsqu’elle avait levé la tête vers lui, et sensiblement a même taille…

Dans le compartiment, se trouvait aussi une vieille femme, qui devait avoir pas loin de 80 ans, qui se tenait droite en consultant femme actuelle avec le même sérieux que si elle lisait la sainte bible. Elle ne faisait pas attention au reste du compartiment, elle ne s’était même pas donné la peine de répondre au « bonjour madame » de Cly lorsqu’elle était entrée.


Et si tout était possible ? Et si elle recommençait avec un autre ce qu’elle avait déjà fait 30 ans plus tôt ? Bien sûr, elle avait trente ans de plus, des lunettes qu’elle ne portait pas que pour lire, et une tenue un peu plus décente… Mais après tout, elle pouvait être toujours aussi désirable non ? Elle ferma les yeux et s’imagina suivre le jeune homme, pour aller s’enfermer avec lui dans les toilettes du train, et vivre un instant uniquement sexuel qui laisserait le romantisme bien loin derrière. Son cœur se mit à battre plus fort, elle rouvrit les yeux et souris au jeune homme assis en face d’elle.

 

A ce moment là, une voix annonça : « Bonjour messieurs-dames, contrôle des billets ! »… Une voix féminine appartenant à une jeune femme d’une vingtaine d’années. Une fois son travail effectué, alors qu’elle sortait du compartiment, le jeune homme assis en face de Cly avait regardé Cly qui lui souriait bêtement avec les yeux derrière les lunettes, avait poussé un soupir dégoûté en la regardant par en dessous pour bien lui faire comprendre que ce ne serait pas son tour, et était sorti derrière la jeune contrôleuse.

 

Par Matthieu C. - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 26 septembre 2005 1 26 /09 /Sep /2005 00:00

Je sais pas vous, mais moi, il y a des rencontres dont je sais comment elles vont se finir (mal) dès le début. Ce sont des rencontres magiques, au cours desquelles on se rend compte qu’on a des tas de points en commun avec la personne d’en face, que sans forcément la baiser faudrait la revoir (parce que ça peut se passer indifféremment avec un homme ou avec une femme), que c’est une personne géniale, bref, un rêve presque. Ces rencontres se passent souvent autour d’un verre pour commencer. Bon, pour moi, vous allez me dire, c’est normal, avec ce que je picolle. Mais y’a des gens qui vivent ces rencontres sans alcool. Putain, ça doit être chiant quand même.


Donc je disais, ce genre de rencontre, tu sais dès le début que malgré les promesses et tout et tout, il n’y aura pas de revoyure. Chacun des deux y croit dur comme fer, mais les choses étant ce qu’elles sont, tu peux être sûr que tu ne reverras jamais l’autre personne. Alors autant ne pas gaspiller de l’énergie à essayer, même si ça te fout une putain de boule dans l’estomac.

Des rencontres uniques, à tous points de vue…

C’était il y a quelques mois. Je venais de trouver un boulot payé à la journée après avoir passé un week-end vraiment merdique. Je me trouvais alors dans le nord de l’Amérique, dans un quartier de Boston (Massachusetts) appelé Dorchester. Le week-end merdique en question, j’avais été ramassé par les flics alors que je rentrais chez moi. Enfin, j’essayais de rentrer chez moi après une énorme biture en compagnie de Ray et de sa garce de Boula, une qui tortillait du cul comme une déesse dès qu’elle se levait… Je l’aurais bien fourrée, mais on ne fourre pas la femme d’un pote s’il est pas d’accord. Et je crois que Ray n’était pas d’accord pour ce genre de trucs. Donc, je rentrais chez moi le cul dans la tête (ou le contraire, j’étais tellement fait que je ne pouvais plus me rendre compte), quand je suis tombé en essayant d’escalader un trottoir d’environ 30 centimètres de haut. Les flics sont aussitôt arrivés à ma hauteur pour me demander ce que je faisais.

« Je rentre chez moi ». Là, un petit flic est sorti de la voiture qui s’était arrêté, il avait une tête de sadique, sûrement un de ces types qui ne rêve que de fourrer son flingue dans une chatte humide pendant que la fille gueule, et il m’a demandé mes papiers. Je l’ai envoyé chier, et c’est là qu’ils m’ont embarqué. Je me suis retrouvé au poste, alors que je voulais juste rentrer chez moi et que j’avais du fric sur moi (putain, pour une fois… En plus, dès le moment où je me suis trouvé dans la voiture, j’étais soûl mais sûr qu’ils allaient me le piquer en me disant le lendemain que non, je n’avais rien, désolé monsieur)…

 

Au poste, comme dans tous les putains de postes de police de ce putain de pays des libertés et tout, on m’a foutu dans la cellule de dégrisement avec deux clodos et une fille. Un peu jeune, pas très propre, mais pas sale non plus. Enfin, pas sale comme les femmes qui sont dans la rue depuis un bail. Soit elle venait de se faire jeter par son mec et elle se trouvait à la rue, soit c’était un accident, elle rentrait chez son père avocat ou chez sa psy de mère lorsqu’elle avait été ramassée. Enfin, tout ça pour dire qu’elle avait pas sa place ici quoi.

 

Je me suis endormi dans cette putain de cellule (oubliant par là-même le premier commandement de l’ivrogne ramassé par les flics : « dans la cellule de dégrisement tu ne t’endormiras pas »), et je me suis réveillé quand un truc chaud a commencé à me couler le long de la jambe. Le clodo le plus âgé, qui avait au moins 45 ans, un âge canonique pour un clodo, me pissait dessus. J’ai dit tranquillement au flic de garde :

« Hep, l’agent, tu peux dire à l’autre d’arrêter, il est en train de m’unire… de m’urie… MERDE, CE TYPE ME PISSE DESSUS ET VOUS BOUGEZ PAS VOTRE CUL ? »

Le flic a même pas levé la tête, il a continué à lire son journal, et je me suis préparé à passer une putain de mauvaise nuit, j’avais même pas la force de me lever pour en coller une au clodo…

 

J’ai dû m’endormir, parce que je me souviens de rien, après avoir gerbé dans un coin de la cellule. Quand je me suis levé, le bordel habituel, nom prénom adresse et tout, et ils m’ont laissé sortir. Je créchais dans une espèce de chambre, j’avais plus un radis (les flics m’avaient effectivement piqué tout mon fric) et je devais trouver une solution, et pour boire et pour payer la piaule. Le lundi, j’ai été cherché du boulot. Dans cette ville, du boulot, t’en avais. Mais du boulot merdique, dans des usines où tu vois des mecs abrutis de bosser depuis 30 ans.

 

Donc, le boulot consistait à clouer des cagettes. En fait, à clouer des planches pour en faire des cagettes. Et 3 planches dessous, deux sur les côtés, des coups d’agrafes à chaque fois, et on passe à la suivante.  Après la première journée, j’ai été cherché mon salaire de misère, et j’ai pu aller m’acheter des bières et donner du fric à la logeuse, une espèce de vieille salope qui avait pas dû se faire ramoner depuis que F.D Roosvelt avait connu son premier orgasme. Si tant est que ce type ait jamais connu un orgasme. Bon, j’ai passé ma soirée à regarder une feuille blanche et mon stylo, incapable d’écrire, putain, tellement j’en avais plein la tête du bruit de cette putain d’usine.

 

Le lendemain, je me suis levé en retard, bien sûr. Et je suis arrivé en retard. Un petit moustachu chauve (une gueule de con typique quoi, le type avec bobonne à la maison qui cuisinait pour son con de mari en rêvant de se faire violer par un mec qui a une vraie grosse queue, la maison payée à crédit et tout le bordel) m’a engueulé, en me disant que j’aurais pas tout mon salaire, vu que j’avais pas fait tout mon boulot. Boulot de con oui, mais ça, je lui ai pas dit, j’ai attendu la fin de la semaine.

Parce que bien sûr, tous les autres jours de cette enfoirée de semaine, je suis arrivé en retard, et tous les jours, le petit moustachu chauve qui devait pas arriver à bander pour besogner sa femme m’a fait la même réflexion.

 

Le vendredi, j’ai pris une cagette et je lui ai cassée sur la gueule. Juste après, bien sûr, je me suis tiré, sans le salaire du vendredi mais avec suffisamment pour me payer à boire tout le week-end sans penser à un putain de boulot qui de toutes façons m’empêchait d’écrire.

 

C’est le samedi soir que je suis sorti, que je suis allé dans ce bar pas terrible mais pas glauque non plus, « chez Jojo le roi de la Budweiser » (comment est-ce qu’on peut être le roi d’un truc qu’on fabrique même pas), et que j’ai rencontré Anténia.

 

Quand je suis arrivé, Anténia n’était pas encore là, elle. Elle n’est arrivée qu’une heure plus tard, environ. J’étais assis à ma table, devant une bière. Elle est entrée, a regardé autour d’elle, puis est venue s’asseoir à ma table, sans un mot. Je lui ai commandé une bière, sans un mot, puis, une fois qu’elle l’a terminée, elle m’a dit simplement :

« Bonjour »

Anténia était superbe. Le teint cuivré, elle était bien évidemment brune, avec des cheveux longs et libres, un maquillage très peu présent, une petite cicatrice au dessus de l’œil qui était belle comme un bijou, et une robe, une putain de petite robe qui lui faisait ressortir le cul…

Une robe multicolore, avec un décolleté plongeant sur pas grand-chose (les nibards d’Anténia était plutôt modèle réduit) laissait tout de suite deviner la profession de la dame en question.


A son bonjour, je lui ai demandé son nom. Anténia, en indien, ça veut dire « fille du vent et du soleil ». C’est marrant cette signification, on dirait une chanson à la con. On a discuté, devant une bière, puis devant des bières, et plus on discutait, plus j’étais amoureux, et plus j’étais amoureux, plus j’étais dans la merde. Il ne faut jamais tomber amoureux d’une pute, surtout si elle est déjà maquée.

Et Anténia était déjà maquée.
 

Elle m’a raconté la rue… Quand elle a eu 16 ans, elle a voulu se tirer de sa réserve, dans laquelle elle aurait finie comme une merde. Elle voulait connaître le dehors, la vie quoi. Elle ne savait pas que dehors, c’est la même merde que dedans, sauf qu’on te fait payer très chère ta liberté. Elle a rencontré un type qui l’a foutue sur le trottoir, c’était pas tout à fait son idée de la liberté, mais c’était comme ça. Au début, elle a tenté de se rebeller, d’où la petite cicatrice au dessus de l’œil droit : le mac l’avait coupée avec une feuille de papier…

 

Elle m’a racontée que les matins où elle n’avait pas fait son taf, elle restait pour terminer, pour arriver à ce que l’autre enfoiré lui avait demandé. Elle n’aimait pas les clients de 7 heures du matin. Parce qu’ils étaient souvent bourrés, et que sucer la bite d’un mec bourré c’est comme pousser une voiture en panne tout le long d’une énorme côte. Tu peux y arriver, mais tu perds ton énergie.

 

Je lui ai demandée ce qu’elle faisait dans ce bar, elle m’a répondu que son mac s’était fait planter la veille, qu’elle n’avait plus personne, alors qu’elle cherchait quelqu’un. Puis elle m’a fait parler de moi. Je lui ai parlé de mes bitures et de mon boulot de merde, des cagettes et des difficultés à payer le loyer, de mes sorties à la recherche de bière, des gens que j’avais un jour où l’autre rencontré. Et d’elle. On est resté à discuter jusqu’à ce que le patron nous foute dehors sur les coups de 3 heures du matin, puis on a été sur la plage.

 

Là, je lui ai ouvert sa robe, j’ai viré sa culotte rouge qui m’excitait comme un chiffon rouge excite un taureau, lui ai foutu un doigt, comme ça, lentement. Elle a ouvert mon pantalon, je bandais, elle a sorti ma queue, a commencé à me pomper, et là…

 

Là, il m’est arrivé un truc incroyable qui m’étais jamais arrivé avant : j’ai débandé. Le machin tout mou, la bite au repos alors que l’autre s’activait et tout, et moi qui avait qu’une envie, qu’elle s’arrête parce que c’est déjà assez pénible comme ça, MAIS ARRETE TOI PUTAIN, je l’ai tirée par les cheveux, lui ai foutu une claque pour qu’elle s’arrête…

 

Bien sûr, elle s’est tirée tout de suite. Même pas en pleurant. Elle avait pas envie d’un mec qui cogne. Mais putain, c’était la première fois que ça m’arrivait, et il a fallu que ça se passe avec la plus belle fille que j’avais jamais rencontré, une fille avec une beauté de sorcière et un cul qu’on ne pouvait qu’avoir envie de fourrer. Elle partie, je suis resté sur la plage. Je regardais la mer, et je me suis mis à chialer. Pendant 10-15 minutes. Puis je suis allé dans ma piaule, j’ai pris une bière, et j’ai décidé de me barrer de cette putain de ville, où on ne trouvait que des boulots merdiques et des filles canons qui ne vous faisaient même pas bander. J’étais pourtant sûr de pas virer pédé, et j’avais vraiment du mal à comprendre pourquoi j’avais pas pu…

 

Je me suis rendu compte que ce pays était pas fait pour les mecs comme moi. J’avais aussi besoin de soleil, et pas de soleil, ça m’empêche de bander correctement. Je me suis tiré. Le dernier truc que j’ai fait, dans ma chambre pourrie chez la vieille salope, c’était une espèce de petit poème pour Anténia, un truc qu’elle n’a jamais lu puisque je ne lui ai jamais envoyé. En l’écrivant, je me suis mis à bander. Comme ça… Va comprendre. Je me suis branlé en pensant au con d’Anténia, je me suis essuyé sur mon poème, et je l’ai laissé en évidence dans la chambre en me tirant, la vieille l’a certainement jeté. Et puis faut dire qu’il se trouvait sous une demi douzaine de bouteilles vides, ça aide pas les connes à comprendre la poésie ça.

 
 
Anténia
 
 

Tu sais, je n'ai jamais été aussi mauvais que ce matin-là
Nous baisions sur une plage un peu comme celle-ci
C'était l'automne, un automne où il faisait beau
Je me trouvais par hasard dans le Nord de l'Amérique
Toi, tu venais de  ta réserve d’indiens
Et on s’était trouvé là, par hasard


Avec ta robe courte tu ressemblais
A n’importe quelle pute qui fait le tapin
Et je me souviens, je me souviens très bien
Que j’arrivais pas à bander ce matin-là
Que j’ai mis un an, j’ai mis un siècle, j’ai mis une éternité

On s’mettra où tu voudras, quand tu voudras
Et on essaiera encore, et même de plus en plus fort
Toute la vie je regretterai ce matin
J’bandais pas, mais je voulais bien

Aujourd'hui, c’est le lendemain de ce matin d'automne
Et j’arrive de nouveau à bander. Je pense à toi.
Où es-tu? Que fais-tu? Est-ce que tu as trouvé un nouveau mac pour toi?

Je regarde cette vague qui n'atteindra jamais la dune
Je n’aurais pas pu jouir, même en te prenant par derrière
De pas avoir pu bander je me sens un peu minable


Et je me souviens, je me souviens de notre nuit à tous les deux
Et je me souviens que j’arrivais pas à bander
Que j’ai mis une éternité, j’ai mis un siècle, j’ai mis y a un an

On s’mettra où tu voudras, quand tu voudras
Et on essaiera encore, même de plus en plus fort
Toute la vie je regretterai ce matin
J’bandais pas, mais je voulais bien

 


Matthieu

Par Matthieu C. - Publié dans : Nouvelles
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Dimanche 11 septembre 2005 7 11 /09 /Sep /2005 00:00

[aujourd'hui, j'ai simplement repris les trois dernières notes que j'ai mises bout à bout; c'est plus facile à lire maintenant]

« Tout doucement, envie de changer l'atmosphère, l'attitude ; tout doucement, besoin d'amour pour remplacer l'habitude ; tout simplement, arrêter les minutes supplémentaires, qui font de ma vie un enfer » chantait Bibie dans la pièce où se trouvait Mauricia Pertuisane. Mais il se passait quelque chose de bizarre : aussitôt arrivée  au mot « enfer », Bibie reprenait depuis le début, et enchaînait jusqu’à « enfer », puis reprenait au début et enchaînait jusqu’à « enfer », puis reprenait… Une incroyable rengaine qui plongeait Mauricia dans un état… dans un état composite en fait. Elle se sentait tellement mal, avec cette incroyable douleur à la tête, cette sensation cotonneuse,  ses muscles qui semblaient résonner dans tout son corps, et ses paupières qu’elle ne parvenait pas à ouvrir… Il fallait qu’elle se frotte les yeux, ça irait mieux après. Se frotter les yeux, se lever, prendre un Efferalgan dans l’armoire de la salle de bain, et surtout, faire le point pour sortir du brouillard de coton dans lequel elle se trouvait, et vaincre cette atroce fatigue qui l’habitait.

 

Elle leva la main vers son visage, mais sa main ne bougea pas. Mais qu’avait-elle fait la veille pour se trouver dans cet état ? Elle retenta l’opération, et ce fut le choc : elle était attachée… Elle prit conscience que la musique n’existait nulle part ailleurs que dans sa tête au moment où elle compris que les coups frappés à la grosse caisse dans la chanson n’étaient en fait que raisonnements des battements de son propre cœur. Et Bibie se tue. Mais pourquoi était-elle (elle Mauricia, Bibie n’étant, à sa connaissance, attachée nulle part) attachée au niveau des mains dans un endroit qu’elle ne reconnaissait maintenant pas ? Pourquoi elle ? Pourquoi ici ? Et d’abord, où ici ? Elle tenta de hurler, de battre des jambes, mais le son qui sortit de sa bouche était ridiculement faible, et ses pieds étaient entravés de la même façon que ses mains… Et ses yeux qu’elle n’arrivait pas à ouvrir pour voir. Voir…

Sa bouche était sèche comme elle ne l’avait jamais été, et ses membres étaient lourds et douloureux… Elle avait bu la veille ? Elle était sortie ? A sa connaissance, non. Elle ne se souvenait pas d’avoir, dans un état second suite à une consommation excessive d’alcool, rencontré un type qui  l’avait emmené chez lui pour l’attacher au lit par les pieds et par les mains… Donc, ce n’était pas un type rencontré en boîte… Mais comment se souvenir avec cette fatigue qu’elle ressentait, et cette tête si douloureuse…

 

Elle secoua ses liens dans tous les sens, pour essayer de faire venir quelqu’un. Parce que quel que soit l’endroit où elle se trouvait, il y avait forcément AU MOINS une personne dans les parages. Au moins la personne qui l’avait attaché. Reliés très près de l’objet sur lesquels ils étaient fixés (apparemment, d’après ce qu’elle en conclu après avoir touché du bout des doigts l’objet, il s’agissait d’un lit), ses liens ne faisaient aucun bruit. Elle tenta de nouveau de crier, et fut rassurée lorsqu’elle entendit l’écho de sa propre voix. Rassurée, mais… Si jamais il y avait de l’écho, c’est qu’elle se trouvait dans une pièce vide. Elle se trouvait attachée à un lit dans une pièce vide, avec la gorge sèche, les membres douloureux et surtout, une incommensurable fatigue, qui ne pouvait venir que d’une substance étrangère introduite dans son corps…

 
Elle se rendormi.
 

Elle se réveilla quelques minutes plus tard, ou peut-être quelques heures, à moins que ce ne soient quelques jours. Elle n’avait aucune notion du temps. Et avec cette fatigue qui la poussait à se rendormir tout de suite,  cette drogue qui semblait ne jamais devoir cesser de faire effet, et ses bras toujours aussi douloureux…

Mais putain, qu’est-ce qu’elle foutait là ?

Il fallait faire le point. Et surtout, ne pas se rendormir avant d’avoir tiré les choses au clair.

Ce dont elle se souvenait d’abord : elle s’appelait Mauricia Augustine Henriette Pertuisane. Elle était née le 29 février 1972 à… Où était-elle née d’abord ? Mon dieu, cette fatigue… Elle voulait tellement dormir… Non, elle devait faire un effort encore.

Elle était née… Ah oui ! elle était née à Perpignan, et avait grandi à Lyon. Bon, ces détails n’étaient pas d’une importance capitale, mais elle espérait que ce n’était que le début, et que les circonstances de sa captivité allaient enfin être mise à jour.

 

Son visage la faisait souffrir, comme si elle avait été égratignée de partout… Peut-être son agresseur l’avait-il lézardé avec un couteau, ou un cutter… Elle sentait qu’elle avait les traits tirés, puis elle se sentait sale…

Oh merde, elle n’allait quand même pas avoir ses règles maintenant !!! Pas sur ce putain de lit ! Pas attachée dans un endroit dont elle ignorait tout ! Elle cria, ou essaya de crier, mais en vain. Personne n’entra… Mais ils étaient où ces putains de types qui l’avaient enlevé ?

Il fallait qu’elle se calme, qu’elle se concentre pour ne pas succomber à la fatigue.

Donc, elle habitait maintenant à Paris, où elle était… Tiens, qu’est-ce qu’elle pouvait bien exercer comme profession ? Elle ferma les paupières et vit de grands bureaux, avec des personnes très bien habillées, et puis son chef, Roger Katzenklo… Elle était sa secrétaire ! Elle était secrétaire de direction dans une entreprise d’importation de textiles chinois ! Très bien, pensa-t-elle, les souvenirs reviennent.

 

Avait-elle été agressée et enlevée dans le RER ? Dans le métro ? Non, c’était absurde, elle prenait toujours sa voiture. En sortant de chez « Jojo le roi du jambon beurre » ? Non, c’étiat fermé depuis 1 semaine, Jojo était en vacances. Dans le parking alors ? Elle ne se sentait jamais rassurée dans ce grand parking en béton, quand il ne restait pas beaucoup de voitures les soirs où il fallait absolument faire des heures supplémentaires…

 

Elle se souvenait vaguement d’un voyage à l’étranger… Etait-elle à l’étranger ? Non, elle en était revenue. La drogue qu’on lui avait injecté, car ce n’était pas possible qu’elle soit dans son état normal, elle ne perdait pas la tête habituellement, continuait à faire son effet… Mais qu’est-ce qu’ils avaient bien pu lui donner ?

 

Elle se rappela aussi qu’elle avait un mari, très sympa, enfin, gentil, enfin, un mari quoi, un enfant né trois mois plus tôt, la prunelle de ses yeux, elle aurait donné sa vie pour lui… Agamemnon… Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! Pourvu qu’elle n’ai pas été enlevé dans l’appartement, que ça se soit passé à l’extérieur !

Agamemnon… Elle adorait ce prénom, et avait dû faire face aux réticences de son mari et ajouter un second prénom plus conventionnel, Sébastien.

Agamemnon Sébastien Pertuisane…
 

Evoquer son fils lui remonta le moral, et elle trouva le courage de crier avant de sombrer brutalement dans un nouveau sommeil profond… Elle ne vit donc pas deux hommes et une femme entrer dans sa chambre et s’approcher de son corps ligoté…

 

Mauricia Pertuisane se réveilla, toujours attachée, toujours avec cette incroyable sensation de fatigue, toujours abrutie par elle ne savait quelle drogue, mais avec la sensation d’être propre. Les salauds ! Ils avaient profité de son absence pour la laver ! Et ils l’avaient peut-être même violé… A la réflexion, non. Elle l’aurait ressenti. Et comme elle n’était pas sujette à la paranoïa, elle se raisonna.

 

Mais où était-elle ? Où se trouvait cet enfer ? Depuis combien de temps était-elle là, combien de temps avait-elle dormi, pourquoi avait-elle mal au visage, pourquoi était-elle attachée, et qu’attendait-on d’elle ? Des larmes ne coulèrent pas le long de ses joues… Elle se sentait sèche comme une plante laissée trop longtemps en plein soleil…

 

Il fallait faire quelque chose, trouver un moyen d’agir… Elle allait hurler jusqu’à que quelqu’un vienne et elle lui poserait toutes ces questions… A la réflexion, cela ne lui sembla pas être une bonne idée… Il valait mieux qu’elle soit moins fatiguée… Elle voulait être au maximum de sa forme pour bien faire comprendre à ceux qui la retenaient ici contre son gré qu’elle n’était pas d’accord avec ce traitement.

 

Bon, il fallait donc maintenant rester éveiller… Elle choisi de chercher dans ses souvenirs… Le mariage tiens ! Excellente idée, ça, de repenser au mariage ! Elle avait rencontré Edgar dans la boîte, il était stagiaire au service juridique alors qu’elle venait juste de commencer ! Un beau mec Edgar, puis sympa, puis attentionné. Rapidement, ils avaient formé des projets de mariage. Et il s’était marié en 2004, par un beau samedi du mois de juin (oui, Edgar était affreusement conventionnel). De toutes façons ils avaient emménagé ensemble 2 mois auparavant… Edgar travaillait beaucoup, il n’avait pas les mêmes horaires que Mauricia, mais il était relativement gentil. Très souvent fatigué, mais relativement gentil.

 

Elle se rappela aussi de l’accouchement, qui s’était très bien passé. Elle avait tout craint : la péridurale, la césarienne, l'hystérotomie segmentaire verticale, l'hystérotomie segmentaire horizontale, mais tout s’était finalement très bien déroulé… La suite avait été un peu plus délicate : elle avait été prise d’un énorme baby blues, qu’elle avait encore du mal à surmonter… Mais elle y arriverait, elle avait confiance, et elle aimait tellement son fils…

 

Ca y est ! tout lui était revenu ! Elle se rappelait maintenant des évènements, malgré l’écrasante fatigue qui l’envahissait : elle avait cessé de travailler grâce à un congé maternité, et l’après-midi de son enlèvement, elle avait reçu sa mère. Elles avaient discuté toutes les deux, sa mère était partie, et c’est là que tout s’était produit…


Oh mon dieu ! Elle poussa un grand cri (oui, comme dans les livres, style « hurlement de bête blessée »), se débattit tellement qu’elle arracha ses liens, se griffa la visage jusqu’au sang et continua de crier jusqu’à ce que deux personnes entrent dans la chambre en trombe pour lui faire une injection qui la fit sombrer immédiatement dans un sommeil aussi lourd qu’artificiel. Ensuite, tranquillement, ils lui remirent ses liens.

 

A trois mètres de la chambre dans laquelle Mauricia Pertuisane était attachée, dans un petit bureau éclairé par un unique halogène, deux policiers interrogeaient un médecin psychiatre pour savoir ce qui avait pu conduire une femme de 33 ans, apparemment saine d’esprit, à prendre son bébé par une cheville et à le frapper contre les carreaux de la cuisine jusqu’à lui briser le crâne, avant d’appeler les voisins et de se lacérer le visage avec une paire de ciseaux qui gisait à côté de son bébé mort…

 
Par Matthieu C. - Publié dans : Nouvelles
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Samedi 10 septembre 2005 6 10 /09 /Sep /2005 00:00

Mauricia Pertuisane se réveilla, toujours attachée, toujours avec cette incroyable sensation de fatigue, toujours abrutie par elle ne savait quelle drogue, mais avec la sensation d’être propre. Les salauds ! Ils avaient profité de son absence pour la laver ! Et ils l’avaient peut-être même violé… A la réflexion, non. Elle l’aurait ressenti. Et comme elle n’était pas sujette à la paranoïa, elle se raisonna.

 

Mais où était-elle ? Où se trouvait cet enfer ? Depuis combien de temps était-elle là, combien de temps avait-elle dormi, pourquoi avait-elle mal au visage, pourquoi était-elle attachée, et qu’attendait-on d’elle ? Des larmes ne coulèrent pas le long de ses joues… Elle se sentait sèche comme une plante laissée trop longtemps en plein soleil…

 

Il fallait faire quelque chose, trouver un moyen d’agir… Elle allait hurler jusqu’à que quelqu’un vienne et elle lui poserait toutes ces questions… A la réflexion, cela ne lui sembla pas être une bonne idée… Il valait mieux qu’elle soit moins fatiguée… Elle voulait être au maximum de sa forme pour bien faire comprendre à ceux qui la retenaient ici contre son gré qu’elle n’était pas d’accord avec ce traitement.

 

Bon, il fallait donc maintenant rester éveiller… Elle choisi de chercher dans ses souvenirs… Le mariage tiens ! Excellente idée, ça, de repenser au mariage ! Elle avait rencontré Edgar dans la boîte, il était stagiaire au service juridique alors qu’elle venait juste de commencer ! Un beau mec Edgar, puis sympa, puis attentionné. Rapidement, ils avaient formé des projets de mariage. Et il s’était marié en 2004, par un beau samedi du mois de juin (oui, Edgar était affreusement conventionnel). De toutes façons ils avaient emménagé ensemble 2 mois auparavant… Edgar travaillait beaucoup, il n’avait pas les mêmes horaires que Mauricia, mais il était relativement gentil. Très souvent fatigué, mais relativement gentil.

 

Elle se rappela aussi de l’accouchement, qui s’était très bien passé. Elle avait tout craint : la péridurale, la césarienne, l'hystérotomie segmentaire verticale, l'hystérotomie segmentaire horizontale, mais tout s’était finalement très bien déroulé… La suite avait été un peu plus délicate : elle avait été prise d’un énorme baby blues, qu’elle avait encore du mal à surmonter… Mais elle y arriverait, elle avait confiance, et elle aimait tellement son fils…

 

Ca y est ! tout lui était revenu ! Elle se rappelait maintenant des évènements, malgré l’écrasante fatigue qui l’envahissait : elle avait cessé de travailler grâce à un congé maternité, et l’après-midi de son enlèvement, elle avait reçu sa mère. Elles avaient discuté toutes les deux, sa mère était partie, et c’est là que tout s’était produit…


Oh mon dieu ! Elle poussa un grand cri (oui, comme dans les livres, style « hurlement de bête blessée »), se débattit tellement qu’elle arracha ses liens, se griffa la visage jusqu’au sang et continua de crier jusqu’à ce que deux personnes entrent dans la chambre en trombe pour lui faire une injection qui la fit sombrer immédiatement dans un sommeil aussi lourd qu’artificiel. Ensuite, tranquillement, ils lui remirent ses liens.

 

A trois mètres de la chambre dans laquelle Mauricia Pertuisane était attachée, dans un petit bureau éclairé par un unique halogène, deux policiers interrogeaient un médecin psychiatre pour savoir ce qui avait pu conduire une femme de 33 ans, apparemment saine d’esprit, à prendre son bébé par une cheville et à le frapper contre les carreaux de la cuisine jusqu’à lui briser le crâne, avant d’appeler les voisins et de se lacérer le visage avec une paire de ciseaux qui gisait à côté de son bébé mort…

 
Par Matthieu C. - Publié dans : Nouvelles
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