Le vide n'est pas forcément néfaste (texte entier)

Publié le par Matthieu C.

Accroupi dans l’angle de sa cellule capitonnée, les mains entourant ses jambes repliées, et la tête sur les genoux, Euripide Khorthos pensait.

Du dehors, il ne pouvait rien voir. Cela le tranquillisait malgré tout. Le seul inconvénient était qu’il ne pouvait pas surveiller les évènements qui se passaient à l’extérieur de son monde de 3 mètres sur 3. Mais ne pas voir ces évènements le rassurait. Ce qui venait de se produire ne valait pas qu’on risque sa vie dehors. Il se sentait bien plus en sécurité dans cette chambre d’isolement de l’hôpital psychiatrique de Montjoie les Mines que n’importe où à l’extérieur. A part, peut-être, dans le coffre fort d’une banque. Mais il faudrait être totalement fou pour se faire enfermer dans le coffre fort d’une banque pour sauver sa vie. Et complètement fou, Euripide ne se sentait pas. Enfin, il ne se sentait pas plus fou que la plupart de ses congénères qui évoluaient au dehors…

 

Dehors… Il y avait maintenant 3 semaines et 2 jours et quelques heures qu’il ne comptait pas qu’il se trouvait dans cette cellule. Un lit fixé au sol, pas de fenêtre, des toilettes scellées dans un coin, un bureau d’écolier dans l’autre, sur ce bureau, une dizaine de feuilles blanches, un mini  feutre mou qui ne pouvait pas être dangereux, quelque soit l’utilisation qui en était faite (y compris se l’introduire dans les parties les plus insensées de l’anatomie en vue de se faire mal), un porte avec une vitre de 30 centimètres de large sur 10 de  haut derrière des barreaux, tel était son monde. Et il ne s’en plaignait pas. Au contraire. Ici au moins, il se sentait en sécurité.

 

La nourriture lui était amenée trois fois par jour, de la nourriture tiède et souvent sans goût, faite pour qu’il ne puisse pas se blesser avec une partie des aliments (évidemment, on n’a jamais vu quelqu’un se pendre avec de la couenne de jambon, mais le « personnel soignant » comme on disait préférait éviter tout risque d’étranglement volontaire. En fait, il cherchait aussi à éviter tout risque d’étranglement involontaire). Les couteaux ne coupaient pas, les fourchettes ne piquaient pas, et tout ce beau matériel était incassable. Mais à la limite, Euripide s’en moquait. Attenter à sa vie était la dernière chose à laquelle il pensait. Au contraire, s’il était là, c’était pour protéger sa vie ! Dehors, tout était trop dangereux, avec tous ces malades qui traînaient partout !

 

Non, ici, vraiment, il se sentait en sécurité… Avec des infirmiers sympas qui ne l’embêtaient pas trop (ils se contentaient de lui donner son repas), des femmes de ménage qui ne venaient jamais (il prenait soin de ne pas trop souiller la cellule, et avait exigé de ne pas recevoir la visite du personnel ménager) et le psychiatre qu’il avait vu à deux reprises, et avec qui il refusait désormais d'avoir le moindre contact, ce qui faisait beaucoup rire le médecin, ceux-ci étant occupés par ailleurs, en ces temps d’insécurité et de mort.

 

L’idée de venir ici avait germée dès le début. Il savait qu’il devait fuir ce monde qui allait devenir une terre apocalyptique avant que quiconque ne se résolve à agir.

 

Par une belle journée d’octobre 2006, il avait pris la décision de se retirer dans un endroit où les risques étaient les plus faibles possibles. Après avoir successivement pensé à l’hôpital (mais c’est là que sont concentrés tous les microbes), à son bureau (mais ses collègues continueraient à venir, et du monde extérieur en plus), à sa maison (mais si jamais il lui arrivait quelque chose, il serait obligé de sortir et d’aller en ville où il risquait de croiser des foules de malades), il avait pensé à cette cellule de l’hôpital psychiatrique, dans laquelle son beau-frère avait été enfermé après avoir tenté de poignarder un gardien avec une poignée de bilboquet, alors qu’il se trouvait à l’hôpital pour une grosse dépression.

 

Peu de personnes avaient à l’époque conscience de ce qui se tramait. Bien sûr, les médias évitaient d’en parler, de peur d’affoler une population pour laquelle on ne pouvait de toutes façons rien. Enfin, c’était l’analyse qu’en faisait Euripide Khorthos, qui ne pouvait s’appuyer sur aucun autre élément tangible que son bon sens et ses connaissances. S’il était l’un des premiers à savoir, c’était à cause d’un hasard énorme ;

 

Il était visiteur médical. C’est à dire qu’il faisait le pied de grue chez des médecins qui le méprisaient ouvertement, afin de leur vendre le dernier médicament « révolutionnaire » (en fait, l’emballage, la couleur et le prix avaient changé, toutes choses demeurant égales par ailleurs) produit par le laboratoire (mondialement connu) qui l’employait. Un jour, il avait participé à un repas plus qu’arrosé avec une femme médecin, avec qui il pensait pouvoir « avoir une ouverture », comme il le disait quand il racontait cet épisode pourtant peu glorieux de sa carrière. A la sortie, un contrôle de routine avait surpris 2,15 grammes d’alcool dans son sang, qui ne demandaient pas mieux qu’à être évacués après une lourde nuit de sommeil (en plus, il ne s’était rien passé avec cette femme). Son permis lui avait immédiatement été retiré, et après une nuit en cellule de dégrisement, entre le vomi d’un ivrogne et la pisse d’un clochard, il avait pu rentrer chez lui. En train. Et prévenir son entreprise. Et, deux jours plus tard, recevoir une lettre de convocation pour un entretien préalable à un licenciement, conformément à l’article L 122-14 du code du travail, comme le précisait le courrier.

 

 Alors qu’il se rendait au siège du laboratoire, il avait voulu se rendre aux toilettes (et il n’avait d’ailleurs pas fait que vouloir, il s’y était rendu), mais s’était trompé d’étage. Il avait atterri dans les toilettes des têtes scientifiques pensantes du laboratoire, dans lesquelles deux hommes, entrés peu après lui, discouraient sur l’insuffisance de traitements à la disposition des pouvoirs publics pour enrayer une épidémie massive de grippe aviaire, dont on venait de leur faire part du premier cas découvert sur le territoire français. Le membre à la main, ces deux médecins ne pensèrent pas une minute qu’un type, assis sur les toilettes derrière la porte qui se trouvait légèrement en retrait à leur droite, avait tout entendu et réfléchissait à toute vitesse au moyen de se sortir de ce merdier, tout en se fichant comme de sa première pipe de l’entretien qu’il allait devoir affronter. Il ne s’y rendit d’ailleurs pas, préférant fuir chez lui et cogiter sur le meilleur moyen de vivre sans être attaqué par cette grippe qui avait (à ce qu’il avait compris, il n’était pas scientifique du tout) mutée sur un cochon, prenant la forme de contamination de la grippe classique mais restant, dans ses effets, grippe aviaire (virus H5N2).

 

Le seul problème était d’arriver à se faire admettre à l’hôpital psychiatrique (par les temps qui courraient, de plus en plus de personnes présentaient toutes les qualités requises pour se faire enfermer, et moins d’une sur trois l’était effectivement) et surtout, à se faire enfermer en cellule d’isolement.

 

Mais ça, il avait le temps d’y penser. En effet, il avait besoin de trois mois pour tout préparer pour l’après-épidémie, puisqu’il allait s’en sortir. Du moins en était-il convaincu. Il avait fait déposé suffisamment d’argent sur son compte pour honorer deux fois toutes les factures qui se présenteraient, avait effectué un grand ménage chez lui (sa mère aurait été fière), et cassé les côtes du chat avant d’aller le faire piquer (il ne voulait pas laisser la pauvre bête mourir de faim, il avait donc préférer que le vétérinaire se charge de la fin du minet, mais les vétérinaires ne piquant pas pour rien, il avait eu l’idée des côtes brisées).

 

Il avait fini avec deux semaines d’avance sur son programme initial, et pouvait maintenant mettre son projet d’internement à exécution, son projet de sauvetage en fait.

 

Il s’était rendu à l’hôpital psychiatrique s’ était présenté au docteur Z en lui déclarant avoir de fréquentes idées noires, que même un coktail xanax lexomil prozac n’arrivait pas à endiguer. Le docteur ne voyant pas la nécessité d’un internement, mais simplement d’un suivi régulier, il avait fallu qu’Euripide trouve rapidement une autre solution. Mais comme il ne voyait pas laquelle, il s’était résolu à dire la vérité au médecin. Qu’il avait peur, une peur panique de ce qui allait certainement se produire, qu’il n’avait pas trouvé de meilleure place qu’une cellule capitonnée avec interdiction des visites, que c’était son dernier espoir, que sinon il allait se suicider, et surtout, surtout, qu’il faisait des rêves terribles la nuit. Cette dernière information intéressa le psychiatre au plus haut point, qui décida d’accepter d’hospitaliser Euripide, en échange de quoi, celui-ci devait noter ses rêves dans un petit cahier bleu à spirales, et le donner au docteur Z, qui viendrait avec un masque sur la bouche s’entretenir une fois par semaine avec son patient.

 

Il était rapidement apparu au docteur Z que son patient n’était pas plus névrosé ni plus psychosé que la plupart de ses contemporains. Il voulu cependant comprendre comment un homme normalement névrosé en était arrivé à la conclusion que son salut se trouvait dans une cellule capitonnée. Au fil des entretiens, il comprit que non, il n’y avait rien à comprendre. Ce type avait eu cette idée comme ça, et il n’y avait aucun cheminement inconscient derrière tout ça. Les entretiens lui paraissant à présent inutiles, le docteur Z ne venait voir Euripide que pour s’entretenir avec lui, de tout et de rien, bref, discuter comme le feraient deux voisins que rien ne rapproche si ce n’est une haie commune.

 

Le docteur Z demanda cependant à Euripide quand il comptait sortir. Celui-ci répondit qu’il ne sortirait que lorsque l’épidémie serait officiellement terminée, et qu’il était prêt à mourir dans cette cellule capitonnée plutôt que de devoir affronter la grippe aviaire. Lorsque le médecin lui fit remarquer que mourir était justement ce qu’il voulait éviter en venant se faire interner, Euripide lui répondit que tant qu’à faire, il préférait mourir dans un hôpital que dans la rue, qu’au moins ça revêtait une certaine logique… Mourir à l’hôpital, timbrer une lettre à la poste… Euripide appréciait lorsque ses actes entraient dans le cadre prédéfini des choses logiques.

 

Lorsqu’il entendit ça, le docteur Z partit dans un formidable éclat de rire, faisant remarquer à son patient que les gens les plus logiques étaient les patients qui se trouvaient enfermés là.

 

Le docteur Z riait déjà beaucoup moins lorsqu’il attrapa une fièvre, et il ne rit plus du tout lorsque sa famille porta en terre la 2.210.174ème victime recensée de l’épidémie de grippe aviaire qui avait commencé à sévir trois mois plus tôt, par une journée banale d’octobre 2006.

 

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Max2426 08/12/2005 12:36

Je ne rêve plus que de cela, depuis des années mon esprit à chercher un sens à la vie, mais le seul sens trouver est celui de mourir en toute tranquilité, mais les amis, la famille sont des facteurs qui m' empeche, d' apprécier ma propre mort.

Matthieu 24/10/2005 21:48

Epictete, ça fait quand même beaucoup 5 milliard non ? Puis dans le lot, j'voudrais pas trop y être !!!

Matthieu 24/10/2005 21:48

Merci Eric ! C'est gentil des compliments comme ça !

Epictete 24/10/2005 12:18

Si ça pouvait être vrai! Tu te rends compte de la tranquillité après. Si la grippe pouvait faire 5 milliards de morts.

Eric Le Vert 24/10/2005 02:40

Et bien voilà.
Tu vois , mon ami , je me suis astreint à attendre . Telle une araignée dans sa toile , ne pas lire les épisodes au fur et à mesure , mais dans l'ensemble.
L'ensemble est EXCELLENT !
Merci Matthieu pour ce moment de littérature qui m'enchante;
A bien-tôt!