L'étoile filante (partie 3 sur 3)

Publié le par Matthieu C.

La première partie est ici

La seconde partie est ici


Ce matin-là, matin du 24 décembre, la difficulté à se lever était encore plus forte que celle de la veille. Les débarqués des trains de la veille qui avaient été placé dans la baraque VIII (qu’occupaient notamment Sacha et Ivan) avaient fait état de l'organisation d'un résistance à l'intérieur du ghetto depuis le début du mois de décembre. Ils avaient également parlé de nombreuses rafles, à tous les niveaux de pouvoir du ghetto. Et Sacha redoutait de découvrir le corps nu et sans vie d’une de ses connaissances, ou pire, d’un membre de sa famille. Il voulait absolument éviter ça, quitte à s’évader avant pour aller rejoindre les siens.

Mais la dernière évasion avait tourné court. Il n’y avait pas prit part, un certain Mladen, un type en qui il n’avait pas du tout confiance, étant l’un des organisateurs de ce départ. Le certain Mladen en question qui, le soir venu, avait été ramené avec les autres, et roué de coup par le SS-Hauptscharführer Faul jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les autres membres de cette évasion avaient simplement été pendus.

 

En ce jour donc, où il fallait accélérer comme le hurlait le kapo, la neige continuait à tomber. Et les prisonniers continuaient à sortir les corps à l’aide d’une canne recourbée, avec laquelle il fallait saisir les cadavres à la gorge pour les traîner le plus vite possible. Tout devait se faire vite. Et travailler à cette vitesse empêchait de penser. De penser à Varsovie, de penser à ses parents, à sa sœur et à ses deux frères, de penser au docteur Lilienfeld, le meilleur ami de son père qui siégeait à une haute organisation juive du ghetto (mais Sacha ne s’était jamais préoccupé du rôle de cette organisation, ces choses politiques le laissaient relativement indifférent).

Tiens, mais que venait faire le docteur Lilienfeld là-dedans, alors qu’il était en train de penser à sa famille ? Le cadavre que traînait Savvati, deux prisonniers à sa gauche, ce cadavre avec cette grande cicatrice sur la joue, cicatrice sur laquelle ne pouvait pousser aucun poil, c’était celui du père du docteur Lilienfeld. Et celui que traînait Viktor, à côté de lui, semblait être celui du docteur. Comment était-ce possible ? Puisqu’il siégeait au Judenrat, un organe normalement protégé par les nazis (c’est du moins ce que Sacha avait compris lorsqu’il était encore libre) ? Mais si même le docteur était là…

 

Un coup de cravache donné par un SS remit Sacha dans la voie du travail rapide. Il avait trop pensé, son travail avait ralenti, la sanction était là. Mais combien de temps allait-il encore tenir, alors qu’il savait que quelque chose s’était passé, puisque le docteur Lilienfeld était là ? Sacha ravala ses questions et ses larmes, et redoubla d’efficacité. A midi, il mangea en compagnie de Ivan, sans échanger un mot.

Le soir, alors qu’un train encore plus rempli que les autres arrivait, prêt à décharger toute sa misérable cargaison, une rumeur parcourut le camp, rumeur qui confirma ce que Sacha savait : Un grand nombre de juifs avait été raflés dans le ghetto, puis déportés. Certains à Auschwitz, d’autres à Treblinka, d’autres ici. Et lorsque les wagons s’ouvrirent, les SS hurlant aux prisonniers de descendre, alors que Sacha retournait à sa baraque, il aperçut un regard dans la file de ceux qui étaient déjà descendus et qui attendaient leur tour. Un regard terrible. Le regard de son père.

 

Alors, parce que tout était perdu, parce que même le docteur Lilienfeld n’avait pu se sauver, parce que le Judenrat n'était qu'une marionette aux mains des nazis, parce que même son père arrivait, parce que ses deux frères suivaient, Sacha su qu'il n'y avait plus rien à faire. Et parce qu’il ne voulait pas décharger le corps nu de son père, il détourna son regard, baissa la tête, rejeta son corps en arrière, et courut le plus vite possible se jeter contre le grillage électrifié.

 

Il y eut un arc électrique impressionnant avant que le corps sans vie de Sacha ne retombe à quelques mètres du sapin destiné à impressionner le Reichsführer-SS Himmler. L’arc de cercle n’avait pas échappé à Piotr, là-bas, dans la maison. Il demanda à sa mère ce que c’était. Elle se contenta de lui répondre :

« C’était une étoile filante. Fais un vœu mon chéri; ce soir, c’est Noël ».

 

Matthieu

Publié dans c'est bientôt Noel

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matthieu 16/12/2005 17:03

SEBASTIEN > C'est terrible de choisir la mort parce qu'on est certain que rien ne pourra jamais s'arranger...

SALOME > Ah, j'ai eu peur, connaissant ta perspicacité !

Salomé 16/12/2005 06:16

Matthieu, je ne m'attendais pas à ce que ça finisse bien. Mais je ne m'attendais pas à l'explication de Bogdana...

Sébastien 16/12/2005 00:12

Quand je suis allé à Auschwitz-Birkenau l'année dernière, j'ai vu de mes yeux les barbelés électrifiés sur lesquels se jetaient les détenus lorsqu'ils n'en pouvaient plus. Ils appelaient ça aller au fil.

Bravo pour cette histoire. J'avoue que ça m'en a refoutu un coup.

bee_human from BnFlower 15/12/2005 20:34

J'ai également attendu le dernier épisode pour lire l'ensemble. C'est sûr que cela n'a rien à voir avec la grande évasion, le tunnel ou au nom de tous les miens pour ce qui concerne l'épilogue.

Cette nouvelle est bigrement d'actualités avec le président Iranien qui cherche à générer une période conflictuelle à haut risque.

Matthieu C. 15/12/2005 20:40

Oui, lui aussi...
Et est-ce que ça va finir par faire réagir quelqu'un ?

matthieu 15/12/2005 17:22

SALOME > Ah bon ? T'as trouvée la fin inattendue ? Je pensais qu'elle était probable... Bon, sinon, les prénoms, non, c'est pas exprès par rapport à la signification. Piotr parce que j'avais connu (pas bibliquement) un Piotr, Sacha parce que j'aime beaucoup ce prénom, Ivan parce que c'est un russe, et les autres prénoms slaves à cause de leur sonorité.

SAOUL FIFRE > Ah bon ? Tu crois ? Ben j'espère que non quand même.

EPICTETE > Le récit se passe en 42 précisément. Sinon, non, la barbarie ne change pas. En même temps, il n'y a pas de raison.

CECILIA > Vos compliments me touchent toujours (d'autant qu'ils sont rares !!!). Je ne connais pas cette nouvelle, je vais peut être la lire.

LAPIN > Vivre jusqu'à 96 ans sans éprouver de regrets... Mais peut-être que certaines nuit, un (ou des) enfant(s) revien(nen)t le hanter. C'est cucul ce que je dis, mais c'est ce que j'espère.

BYALPEL > Merci. Et oui, Piotr était son vrai nom. Mais ce pauvre garçon avait une voix très nasillarde. En grandissant, il immigra vers la France, et changea son prénom en Michel, tout en gardant son nom de famille originel. Depuis, il nasille ses chansons sous le pseudonyme de Michel Jonasz (ben je veux pas me vanter, mais je suis fier d'avoir réussi à le placer celui-là)

MAT > Le douloureux problème de ceux qui ne savaient pas...

MANOU > Même pas la newsletter de Papon ?