L'étoile filante (texte intégral)

Publié le par Matthieu C.

D’abord il y avait la forêt. Une immense forêt. Une forêt de hêtres peut-être, ou une forêt de sapins, mais ce n’était même pas sûr. Ce qui était certain, c’est que cette forêt s’étendait sur une surface considérable.

Ensuite, il y avait quelques maisons, posées là on ne sait trop pourquoi, en lisière de cette forêt, une dizaine de maisons peuplées de gens pas spécialement misérables, plutôt pauvres en fait. Des gens simples qui vivaient de bois, de chasse et des maigres cultures que la terre sèche et froide voulait bien engendrer. Parmi ces gens, Piotr, 5 ans, Bogdana sa mère et Miroslav son père, un bûcheron affligé d’un pied bot, ce qui le rendait non mobilisable et qui avait permit qu’il resta parmi les siens.

 

Encore après, il y avait un petit chemin de terre, qui serpentait le long de ces habitations ; et de l’autre côté de ce petit chemin de terre, le grillage.

Un immense grillage. Au moins trois mètres de haut. Un grillage électrifié, avec, tous les 10 mètres environ, une immense tour dans laquelle se trouvait un soldat en armes, chargé de s’assurer que personne ne tente de s’approcher trop près, ou de s’évader. S’évader ? Oui, parce que le grillage délimitait un camp de concentration.

 

Dans ce camp de concentration, composé de baraques, d’un four crématoire, d’une chambre à gaz, de pauvres types au crâne rasé vêtus d’un pyjama décoré d’une étoile de couleur, de kapos (qui pensaient n’être pas des sous-hommes du seul fait que les surhommes leur aient confié un grade), de SS. Et surtout, au milieu de ce camp de concentration si atrocement semblable aux autres, on avait planté un sapin. Un sapin de noël. Comme à Auschwitz. Un petit camp de concentration qui avait tout d’un grand. Même le sapin, qui, avec ses décorations, narguait les prisonniers. Lors de l’installation, il avait fallu prendre des précautions extrêmes pour ne pas abîmer cet imbécile d’arbre, parce qu’il se murmurait que le Reichsführer-SS  Himmler en personne allait venir visiter ce camp, perdu au milieu d’une forêt. Ainsi, ce sapin décoré se dressait majestueusement au milieu de la noirceur concentrationnaire. Et même Piotr, lorsque le soir tombait, demandait à sa mère quelle était cette chose qui brillait, après le petit chemin sur lequel il était interdit d’aller.

 

« C’est un sapin de noël, pour se rappeler du petit Jésus. Tu veux que je te raconte encore une fois la naissance du petit Jésus ? » Et Bogdana s’embarquait de nouveau dans l’histoire de la nativité, qu’elle agrémentait de détails nordiques afin de mieux faire comprendre cet évènement à Piotr. Qui finissait immanquablement par s’endormir, dès le récit parvenu à sa fin. Et jamais, au grand jamais, elle n’aurait avoué à son fils que ce qui se trouvait derrière le petit chemin, c’étaient des hommes, des hommes qui brûlaient quelquefois, des hommes qu’il ne fallait pas approcher, des hommes inférieurs. Non, elle tenait à préserver son enfant de ces détails qu’il aurait largement le temps de connaître. Elle préférait se concentrer sur le sapin et sur la naissance dans une crèche du petit Jésus.

 

Sacha marmonna quelque chose que personne n’entendit. De toutes façons, personne ne cherchait à comprendre dans la précipitation qui présidait chaque réveil à l’intérieur du camp. Ivan, un russe pour lequel Sacha avait la plus grande admiration depuis qu’il l’avait aidé dans son travail sans que les SS ne s’en rendent compte, Ivan toutefois secoua Sacha, lui ordonnant de se lever, et lui rappelant ce qui arrivait à ceux qui voulaient encore quelques heures de sommeil. Ceux-là avaient au mieux les balles, au pire les chiens, avant de pouvoir se reposer pour l’éternité.

 

Dans le froid de ce matin de décembre, Sacha se leva, lança un regard de remerciement à Ivan, puis se rendit à l’appel effectué, comme à l’habitude, par le SS-Hauptscharführer Faul. Il neigeait. Un vrai noël songea-t-il, lui qui n’avait jamais fêté cette naissance, et qui se trouvait ici, à cause justement de sa naissance. Les siens étaient, espéraient-il, quelque part à Varsovie, en sécurité. Provisoirement, mais il y en a bien qui allaient s’en sortir quand même, non ? Et si c’étaient les siens ? L’appel était raisonnablement long aujourd’hui, pas comme ces matins où ils étaient obligés de rester debout pendant 3 heures, sans bouger, en attendant que le décompte soit exact.

L’appel terminé, Sacha, Ivan et les autres membres du sonderkommando se dirigèrent à leur poste de travail, pour relever l’équipe de nuit. Les trains arrivaient sans cesse ces derniers temps, et si le camp était de plus en plus peuplés, ceux qui allaient s’entasser pour mourir dans la chambre à gaz semblaient de plus en plus nombreux. Et de plus en plus maigres. Mais, songea Sacha, heureusement pas de plus en plus polonais. Varsovie semblait tenir bon, malgré la rumeur qui courrait selon laquelle les juifs de Varsovie étaient en train de mourir dans le ghetto. Pas sa famille, c’était tout simplement pas possible. Ils s’en sortiraient, il avait confiance.

 

Lui s’était fait rafler alors qu’il se livrait, en compagnie de son cousin, au marché noir. Tout ce qu’il avait obtenu, malgré les faux papiers qu’il avait présenté, avait été un aller simple vers ce camp, perdu à la lisière d’une forêt, ce camp orné d’un magnifique sapin de noël. Conseillé par un prisonnier emmené dans le même train que lui, il avait menti sur son âge, avouant 17 ans alors qu’il allait en avoir 15. Le stratagème avait fonctionné, Sacha étant étonnamment grand et costaud (enfin, lorsqu’il mangeait encore à sa faim) pour son âge, et le médecin ne l’avait pas mis dans la mauvaise file. Contrairement à celui qui lui avait donné ce conseil, mais qui avait eu la mauvaise idée de contracter une sorte de pneumonie, qui le rendait incapable de faire plus de 30 mètres sans chercher de l’air comme un poisson hors de l’eau, ce que le médecin avait tout de suite remarqué.

 

Et maintenant, sous les ordres des SS et du kapo Mietek, la journée de travail commençait. Un drôle de travail que celui de ce sonderkommando. Sortir les corps sans vie des chambres à gaz, les laisser à l’examen des détenus coiffeurs et dentistes, puis les jeter dans les fours crématoires. Enfin, vider les crématoires et jeter les os dans une fosse qu’il fallait au préalable creuser. Un travail de fou, un travail à rendre fou, et Sacha savait comment ça allait se terminer, s’il ne s’évadait pas : les membres des sonderkommando ne faisaient jamais de vieux os, et ils étaient condamné à devenir les ‘clients’ de leurs successeurs. Et ça, Sacha ne pouvait s’y résoudre. Pas à 15 ans.

 

Ce matin-là, matin du 24 décembre, la difficulté à se lever était encore plus forte que celle de la veille. Les débarqués des trains de la veille qui avaient été placé dans la baraque VIII (qu’occupaient notamment Sacha et Ivan) avaient fait état de l'organisation d'un résistance à l'intérieur du ghetto depuis le début du mois de décembre. Ils avaient également parlé de nombreuses rafles, à tous les niveaux de pouvoir du ghetto. Et Sacha redoutait de découvrir le corps nu et sans vie d’une de ses connaissances, ou pire, d’un membre de sa famille. Il voulait absolument éviter ça, quitte à s’évader avant pour aller rejoindre les siens.

Mais la dernière évasion avait tourné court. Il n’y avait pas prit part, un certain Mladen, un type en qui il n’avait pas du tout confiance, étant l’un des organisateurs de ce départ. Le certain Mladen en question qui, le soir venu, avait été ramené avec les autres, et roué de coup par le SS-Hauptscharführer Faul jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les autres membres de cette évasion avaient simplement été pendus.

 

En ce jour donc, où il fallait accélérer comme le hurlait le kapo, la neige continuait à tomber. Et les prisonniers continuaient à sortir les corps à l’aide d’une canne recourbée, avec laquelle il fallait saisir les cadavres à la gorge pour les traîner le plus vite possible. Tout devait se faire vite. Et travailler à cette vitesse empêchait de penser. De penser à Varsovie, de penser à ses parents, à sa sœur et à ses deux frères, de penser au docteur Lilienfeld, le meilleur ami de son père qui siégeait à une haute organisation juive du ghetto (mais Sacha ne s’était jamais préoccupé du rôle de cette organisation, ces choses politiques le laissaient relativement indifférent).

Tiens, mais que venait faire le docteur Lilienfeld là-dedans, alors qu’il était en train de penser à sa famille ? Le cadavre que traînait Savvati, deux prisonniers à sa gauche, ce cadavre avec cette grande cicatrice sur la joue, cicatrice sur laquelle ne pouvait pousser aucun poil, c’était celui du père du docteur Lilienfeld. Et celui que traînait Viktor, à côté de lui, semblait être celui du docteur. Comment était-ce possible ? Puisqu’il siégeait au Judenrat, un organe normalement protégé par les nazis (c’est du moins ce que Sacha avait compris lorsqu’il était encore libre) ? Mais si même le docteur était là…

 

Un coup de cravache donné par un SS remit Sacha dans la voie du travail rapide. Il avait trop pensé, son travail avait ralenti, la sanction était là. Mais combien de temps allait-il encore tenir, alors qu’il savait que quelque chose s’était passé, puisque le docteur Lilienfeld était là ? Sacha ravala ses questions et ses larmes, et redoubla d’efficacité. A midi, il mangea en compagnie de Ivan, sans échanger un mot.

Le soir, alors qu’un train encore plus rempli que les autres arrivait, prêt à décharger toute sa misérable cargaison, une rumeur parcourut le camp, rumeur qui confirma ce que Sacha savait : Un grand nombre de juifs avait été raflés dans le ghetto, puis déportés. Certains à Auschwitz, d’autres à Treblinka, d’autres ici. Et lorsque les wagons s’ouvrirent, les SS hurlant aux prisonniers de descendre, alors que Sacha retournait à sa baraque, il aperçut un regard dans la file de ceux qui étaient déjà descendus et qui attendaient leur tour. Un regard terrible. Le regard de son père.

 

Alors, parce que tout était perdu, parce que même le docteur Lilienfeld n’avait pu se sauver, parce que le Judenrat n'était qu'une marionette aux mains des nazis, parce que même son père arrivait, parce que ses deux frères suivaient, Sacha su qu'il n'y avait plus rien à faire. Et parce qu’il ne voulait pas décharger le corps nu de son père, il détourna son regard, baissa la tête, rejeta son corps en arrière, et courut le plus vite possible se jeter contre le grillage électrifié.

 

Il y eut un arc de cercle impressionnant avant que le corps sans vie de Sacha ne retombe à quelques mètres du sapin destiné à impressionner le Reichsführer-SS Himmler. L’arc de cercle n’avait pas échappé à Piotr, là-bas, dans la maison. Il demanda à sa mère ce que c’était. Elle se contenta de lui répondre :

« C’était une étoile filante. Fais un vœu mon chéri; ce soir, c’est Noël ».

 

Matthieu

Publié dans Nouvelles

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Eric_M 19/12/2005 16:00

bravo
quelle puissance!

Matthieu C. 20/12/2005 19:51

Merci ERIC M, Merci Yael

Yaelz 18/12/2005 22:44

Frissons.

Tu ecris comme si tu y etais, je trouve ca dingue.

LuliA 16/12/2005 23:09

C'est magnifique.... très touchant...
je suis sous le choc et ne trouve rien à dire...

Samantha 16/12/2005 17:48

Non pas de 2e cri, je ne suis pas féministe pour un sou.
D'ailleurs parfois je me demande même si je suis une femme.
(aprés vérification... si quand même)

Matthieu C. 16/12/2005 18:42

Bon, si tu le dis, on va quand même te croire sur parole sans demander ni preuves ni test génétique !

Samantha 16/12/2005 14:58

Moi je ne sais pas trop quoi te dire... A part que je me fais toujours avoir avec toi. J'adore ton blog parce que j'adore ton humour corrosif. Et je suis une fille trèèèèèèèèèès sensible (trop ?) il suffit de voir les niaiseries que j'écris sur mon blog. Alors en finissant la lecture de ton texte, je me suis sentie trahie ! Impossible de rester insensible à ce que tu écris, j'avais envie de crier, mais bon je pouvais pas trop... (ma ptite soeur qui dort, fais chier celle là)

ps : elle est vraiment à chier mon intuition féminine.

Matthieu C. 16/12/2005 17:05

Mais c'est pas grave, ce n'est qu'une intuition féminine, un truc de bonne femme quoi (deuxième cri) !