Le millionaire de vingt heures (texte entier)

Publié le par Matthieu C.

Je ne sais pas qui avait eu l’idée imbécile de foutre la télé en route. Toujours est-il que tous les soirs, la dizaine de clodos du centre se retrouvait comme un seul homme pour regarder “qui veut gagner des millions”.

Tous ces mecs qui vivaient dans la rue quand ils ne se trouvaient pas dans un foyer comme celui-ci, qui n’avaient plus ou moins pas un rond, tous ces mecs puant la merde, la vinasse et la misère, tous ces mecs qui n’avaient même pas de quoi se payer un billet de train direction Paris pour participer à l’émission, tous ces mecs qui regardaient d’autres mecs gagner des fortunes en répondant à des questions à la con sur la couleur du cheval blanc d’Henri IV, a me donnait envie de gerber.

Puis merde, de toutes façons, TOUS les mecs qui regardent cette émission sont pauvres, et aucun des mecs qui regarde cette émission n’a 100.000 balles sur son compte en banque. Parce que le mec qui les a, il se fait pas chier à regarder  cette émission de pauvre qui fait croire qu’on peut devenir riche, comme ça, en souriant à un animateur imbécile et mielleux.

 

Bref, tous les soirs, les clodos du centre et moi, on se foutait devant la télé pour regarder “qui veut gagner des millions”, un gobelet en plastique à la main, le gobelet rempli de mauvais café, l’alcool étant interdit dans ce “centre d’acceuil pour sans domiciles fixes” comme le précisaient les status de l’association qui s’occupait de reccueillir pour quelques nuits ces pauvres types.

Y’avait pas mal de roulement au niveau des clodos, vu que le maximum de l’accueil était de 4 nuits de suites. Et comme il n’y avait que quelques centres de ce type aux alentours, les mecs revenaient souvent, même s’ils bougeaient plus souvent encore, et qu’il arrivait fréquemment qu’un type qu’on voyait pendant 3 - 4 mois se tire vers un coin moins merdique, si ça existe quelque part.

On avait donc nos réguliers qui tournaient, 4 jours ici, 5 jours là, 3 jours ailleurs, 6 jours quelque part, 2 jours nul part, puis de nouveau 4 jours ici... Et bien sûr, ils se connaissaient tous, et je les connaissais moi aussi quasiment tous.

 

C’est un jeudi soir qu’on a vu revenir le boulanger. Ca faisait un bail qu’on l’avait pas vu. Quand je dis un bail, je veux dire que ça faisait bien 1 mois qu’il était pas venu, et j’avais pensé qu’il avait été vérifié si la misère était moins pire au soleil. Le boulanger... La cinquantaine (mais en fait, il aurait aussi bien pu avoir 30 ans que 70), grand, mince, son visage dégageait une impression de tranquille désespoir: ça faisait longtemps qu’il était dans la rue, il faisait avec tout en sachant que bouffer de la merde tous les jours n’est pas la situation idéale. C’est cette expression sur sa gueule qui me faisait penser qu’il avait connu vraiment mieux comme situation, que c’était un gars qui était tombé de haut, pas comme les types qu’on arrive à croiser qui ont grandi dans la misère depuis toujours... Non, le vrai mec tombé dans la rue à la suite d’une histoire que nous on arrivait à juger banale.

Le boulanger, tout le monde le connaissait ici. Par contre, personne ne connaissait son vrai prénom, il avait pourtant bien dû en avoir un, un jour, dans sa vie d’avant, et personne ne avait pourquoi on l’appelait le boulanger. Comme d’habitude en fait, un mec avait dû l’appeler comme ça un jour, ça avait plu aux autres, le surnom était resté tandis que le prénom disparaissait, et personne ne connaissait plus le pourquoi du comment.

 

Le lendemain de son retour au centre, comme tous les soirs, on s’est retrouvé assis devant ce con de jeu avec nos gobelet en plastique à la main. D’habitude, lorsque les candidats s’arrêtaient parce qu’ils ne connaissaient plus les réponses, le boulanger les connaissait encore. On ne l’avait jamais vu caler sur une question, et encore moins se tromper. C’était assez incroyable, ce type cradingue qui vivait dans la rue semblait tout connaître.

 

Pourtant, ce soir là, le candidat était bien parti. Il n’avait utilisé qu’un seul jocker (sur la question à 100.000 francs, une question à la con sur le vin) et on en était à 500.000 francs. Comme d’habitude, le boulanger semblait fasciné par le jeu, c’était même le seul moment où il ne fallait pas lui parler, lui qui était d’habitude incroyablement bavard...

 

“Question pour 500.000 francs: qui est l’inventeur du premier pneumatique en caoutchouc pour roue de véhicule:

A- John Boyd Dunlop                                                                                    B-André Michelin

C- Charles Goodyear                                                                                     D- André Citroën”

 

Le candidat bu un peu d’eau, et commença à réfléchir en éliminant la dernière réponse. Le boulanger fixait l’écran, et, d’une voix calme, nous annonça:

“Réponse A- John Boyd Dunlop”

Pour sa part, le candidat fit appel à un ami ingénieur, qui lui donna tout de suite la bonne réponse, la réponse A.

 

Le candidat se trouvait maintenant à la question valant 700.000 euros. A la télé, le jeu de lumières et la mine inquiète de Jean-Pierre Foucault, le présentateur, servaient à dramatiser l’ambiance.
Chez nous, ni jeu de lumière ni présentateur tendu, et malgré tout, un silence impressionnant.

 

“Question pour 700.000 francs: En quel année Médecins sans frontières reçoit le Prix Nobel de la paix ?

A- 1997                                                                                                                    B- 1998

C- 1999                                                                                                                    D- 2000”

 

Le boulanger réfléchit, ou semblait réfléchir, pendant que le candidat, un médecin, se concentrait sur le petit écran de contrôle placé devant lui; le boulanger fut pourtant le premier à répondre :

“Réponse C- 1999”, le candidat lui faisant écho une seconde plus tard.

 

A la télé, applaudissements à tout rompre, chz nous, silence impressionnant et impressionné. Seul Steeve, un jeune d’une trentaine d’années parla, pour demander au boulanger où est-ce qu’il avait appris tout ça. Le boulanger se tourna vers lui, le fixa pendant deux ou trois secondes, puis regarda de nouveau la télé, sans rien ajouter, pour entendre la

 

“Question à 1.000.000 de francs: dans l’antiquité grecque, comment appelait-on un chapeau à larges bords?
A- Une extase                                                                                                B- Un blase

C- Une topaze                                                                                               D- Un pétase”

 

Le candidat n’avait pas l’air de savoir, mais le boulanger non plus. Aucun des deux ne parlait, le silence du candidat faisant résonance avec celui du boulanger. Le candidat choisit de bouffer son dernier jocker, demandant l’avis du public, et, pendant le vote et la petite musique qui l’accompagnait, on a entendu le boulanger dire:

“Réponse D- Une pétase”... La même réponse que 62 % du public. Et que le candidat. La bonne réponse...

 

Honnêtement, je dois reconnaître que plus le jeu avançait, plus je me disais qu’il fallait arrêter cette putain de télé, que ça ne nous mènerait à rien de savoir qu’un clodo ferait un super candidat à un jeu à la con, et que si jamais le mec à la télé gagnait, et si le boulanger trouvait lui aussi la bonne réponse à l’ultime question, celle à 4.000.000 francs, l’un aurait 4.000.000 francs et l’autre irait sans doute mendier le lendemain, devant la porte centrale d’intermarché, là où les mamies ouvraient facilement leur porte monnaie. Je fus interrompu dans mes réflexions par le présentateur annonçant l’avant-dernière question:

 

“Gérard [tiens, le candidat médecin s’appelait donc Gérard],nous jouons maintenant [non pauvre con, Gérard est le seul à jouer de l’argent, les autres jouent pour de faux] pour 2.000.000 francs. Voici donc l’avant-dernière question: La cantatrice Maria Callas est née à...

A- Athènes                                                                                                    B-Rome

C- Mexico                                                                                                     D- New York”

 

Chez nous, un murmure parcourut la dizaine de clodos assis là. Tous ne faisaient que murmurer, de peur de déranger le boulanger. Apparemment, ils disaient tous la même chose, et j’étais bien d’accord avec eux: c’est quoi cette question à la con ? La réponse semblait tellement évidente pour une question à 2.000.000, y devait bien y avoir un truc non ? Parce que franchement, la réponse A collait à Maria Callas comme la mouche à la merde.

Pourtant, pendant que les clodos chuchotaient, le candidat semblait réfléchir. Et on a tous entendu le boulanger tousser pour attirer l’attention (il ne disait rien, mais tenait tout de même à garder son public attentif), puis, une fois le calme revenu, annoncer d’une voix forte:

“Réponse D- New York”.

Evidemment, c’était la bonne réponse. Je me demandais vraiment comment le boulanger faisait pour savoir tout ça, pourquoi personne ne l’appelait “prof”, et d’autres questions à la con dans le genre.

 

Je ne regardais même plus la télé, je regardais les autres qui avaient l’air aussi épatés que moi, mais qui étaient aussi tendus, un peu comme si ils avaient placé toutes leur espérance dans le boulanger, un espérance de pas grand chose en fait, mais un truc qui les faisait penser que ce monde n’était peut-être pas totalement merdique, qu’un clodo pouvait être aussi bon qu’un mec inséré et tout. Tu perds tous tes espoirs quand tu tombes dans la rue, y’a pas de rêves quand tu fais la manche, et le boulanger semblait quand même leur donner une part de rêve, ils rêvaient tous devant ces 4.000.000 francs que le candidat allait peut-être avoir, et que le boulanger aurait autant mérité que le candidat...

 

Le boulanger réclama le silence au moment où Jean-Pierre Foucault annonçait la dernière question:

 

“Voici la question à 4.000.000 francs. C’est la dernière de notre jeu, et je tiens d’ors et déjà à signaler que vous êtes un candidat exceptionnel. Mais attention, voici la dernière question:

Laquelle de ces villes allemandes se trouve sur la rive droite du Rhin ?

 

A- Cologne                                                                                                    B- Düsseldorf

C- Bonn                                                                                                        D- Mayence”

 

Immédiatement, le boulanger a tranquillement déclaré:

“Réponse A- Cologne”.

 

Le candidat réfléchissait, et chez nous, tous les clodos haranguaient la télé : “Mais réponse A putain, mais t’es trop con, mais vas-y, le boulanger a trouvé”... Une certaine agitation que je ne pouvais pas métriser montait dans l’assemblée, pendant que le candidat continuait à réfléchir, et il me semblait à cet instant qu’il ne répondrait jamais. A la différence de candidats réfléchissant à haute voix, lui ne parlait que très peu, et avait réussi à atteindre l’ultime marche. Il bu un verre d’eau, se racla la gorge, chercha ses mots, et annonça, en regardant Jean-Pierre Foucault:

“Je pense qu’il s’agit de Düsseldorf, réponse B, et c’est mon dernier mot Jean-Pierre”.

Les clodos riaient, félicitaient le boulanger, lui, un clodo, qui avait battu un candidat vêtu en costume trois pièces, le candidats qui n’allait gagner que 300.000 francs, alors que le boulanger aurait pu tout gagner, quelle revanche quand même !!!

Le présentateur fit durer le suspens quelques secondes, puis fini par annoncer:

“La ville allemande qui se trouve sur la rive droite du Rhin est... Düsseldorf, Bravo Gérard, vous venez de gagner 4.000.000 francs !”

 

Chez nous, les rires ont laissé la place à un abattement total, et personne ne prononça un mot tandis que le boulanger, sourire au lèvres, se leva pour aller remplir sa tasse de mauvais café, et je crois que je suis le seul à l’avoir entendu murmurer “Rêvez pas, ça mène à rien”.

 

Matthieu

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