Jeu du mois de février: les textes (3)

Publié le par Matthieu C.

Voici le troisième texte. Je vous rappelle qu'on votera à la fin de la semaine pour désigner le vainqueur.
Pour mémoire, la première phrase (qui était imposée): Un homme avait trois filles. Dont un fils, parce que personne n'est parfait.

Ce texte est l'oeuvre de Salomé;

Secrets de famille.

 

 

 

Un homme avait trois filles. Dont un fils, parce que personne n’est parfait. Et qu’il n’avait jamais eu de veine. Son fils était l’aîné. C’est important, pour un père, l’aîné de ses enfants, surtout si c’est un garçon. Bien plus important qu’une pisseuse. C’est sur les épaules du fils aîné que repose la continuité de la lignée, la pérennité du patronyme, la transmission du patrimoine. Bien entendu, il avait voulu que son fils porte le même prénom que lui. Même nom, même prénom. Un autre lui-même en quelque sorte. Mais sa gourdasse de femme n’avait rien voulu savoir. Tiens, vingt ans plus tard, il lui en voulait encore ! Si c’était à refaire, jamais il n’aurait laissé l’employée de la maternité aller déclarer le bébé à la mairie. Il y serait allé lui-même ! Et il l’aurait appelé comme il le voulait. Après, elle aurait toujours pu essayer de changer, l’autre idiote… Quel bon tour à lui jouer ! Ah ah ah ! Il en rigolait rien que de penser à la tête qu’elle aurait fait… Et la belle-doche donc ! Elle en aurait avalé son râtelier de colère ! Non, décidément, c’est dommage qu’il ait été trop jeune pour oser faire ça. Jeune et peut être amoureux ? Avait-il vraiment été amoureux de cette espèce de harpie qui était sa femme ? Oui ? Bon, faut dire qu’à l’époque, elle était plutôt bien roulée, même si les jambes manquaient de classe... Et elle savait y faire, la salope. En ce temps là, elle n’avait pas des migraines tous les soirs… Elle se défendait même bien au lit, comparée à…

 
Il fut interrompu dans ses réflexions par un type qui l’aborda :
- Excusez moi, savez vous où est la salle 18 ?
- Non, désolé, renseignez vous à l’accueil…

 

Il regarda sa montre. Bon sang, un quart d’heure de retard, il va encore me faire poireauter longtemps ? Au téléphone, il avait dit 9 heures, dans le hall d’entrée… C’est toujours comme ça, il fallait sans arrêt qu’il décroche le mauvais numéro. Comme avec son fils, quoi… Enfin… son fils, peut être pas… Il n’avait jamais rien eu de lui ce gosse, si ça se trouve, c’était même pas le sien. Après tout, elle lui avait balancé qu’elle l’avait trompé dès le début de leur mariage. Alors peut être bien que le môme n’était pas de lui. D’accord, l’expertise médicale disait qu’il y avait 99,99 % de chances qu’il soit le père. Mais qu’est ce que ça prouve ? D’abord, la chance, il n’en avait jamais eu… Et puis, il reste quand même 0,01 % de doute… C’est pas rien. C’est pas le risque zéro… Et surtout, il n’y avait jamais eu de pédés dans sa famille à lui… Des gouines, peut être… Il avait toujours eu un doute sur sa tante Jeanne qui ne s’était jamais mariée et qui recevait des amies chez elle pour « faire de la musique »… Tu parles… Mais bon, les femmes, c’est pas pareil. Si la tante Jeanne avait rencontré un homme, un vrai, qui lui ramone la cheminée, elle aurait certainement changé d’avis… Mais là, son fils qui n’en était pas un, qui était une lopette, qui préférait lire un bouquin au lieu d’emmener une nana au cinéma, son fils qui se baladait dans la rue en tenant la main de son petit ami, qui préférait la danse classique à un match de rugby, son fils qui… NON… ça ne pouvait pas être SON fils. On l’avait échangé à la maternité. Ou alors, c’était vraiment une fille. Cette foutue bonne femme n’avait été capable que de lui faire des filles. Même si LUI avait essayé d’avoir un garçon – après tout, c’est bien le père qui est responsable du sexe des enfants – elle avait quand même réussi à lui coller une sans couilles… C’était de sa faute, à elle. Et merde, tiens, dire qu’il n’allait pas pouvoir lui flanquer ça dans la tronche devant tout le monde ! L’autre là, qui est de plus en plus en retard, l’avait bien prévenu : « Surtout, pas de scandale, pas de cris, pas d’insultes, pas de propos déplacés, pas de sous-entendus haineux… », Pourtant ça lui aurait fait du bien de lui faire mal à cette poufiasse…

 
- Auriez-vous l’heure, Monsieur, s’il vous plaît ?
- Euh… Il est exactement 9 heures 20, Madame. Il y a une horloge au dessus de l’accueil…
- Oh ! Merci beaucoup.
- Pas de quoi…

 

Pas mal, celle là, pas un boudin… songea t’il en la regardant s’éloigner. Bon, un peu vieille, mais jolies jambes quand même, il avait toujours eu un faible pour les jolies jambes... 9 h 20 !… Mais c’est pas vrai ! Qu’est-ce qu’il fout, mais qu’est-ce qu’il fout ? Et qu’est-ce que je fais, moi, s’il n’est pas là à 9 h 30 ? Merde, merde et merde, on peut pas compter sur ces mecs là… Pas étonnant… Des tarlouzes qui n’hésitent pas à porter des robes en public… Avocat de mes deux, tiens ! Et quand on pense à ce qu’il me coûte… ça vaut le coup de ne pas être marié… Avec Jacqueline, pas question de refaire la même connerie. Au pire, on s’met à la colle et c’est tout… Ah, le voilà !...

 
- Bonjour, Monsieur Duchemin. Je vous prie de m’excuser, je suis légèrement en retard, un petit incident avec ma voiture (et quinze euros de nettoyage pour la troisième fois en un mois, faudra que j’en parle au préfet, qu’il se décide à faire quelque chose contre ces petits idiots qui me barbouillent mon beau 4 x 4…).
- Bonjour, Maître, ce n’est rien …


Une grande claque dans le dos lui coupa le souffle et la parole.

- SALUT NANARD ! Mais qu’est-ce tu fais là, mon pote ?
- Aïe ! Heu… bonjour Roger… Ben, tu vois, je divorce…
-HA HA, MOI AUSSI ! Cette salope de Sylvette est foutue l’camp avec un vendeur de PQ ! Mais j’m’en fous, j’ai déjà une remplaçante, Geneviève… Tiens, tu veux que j’t’en raconte une bien bonne ?...
- Ben, c'est-à-dire, Roger, ça va être mon tour et là, je suis avec mon avocat…
- Oh bon tant pis, une autre fois alors, on s’téléphone…
- C’est ça, je t’appelle…

Puis s’adressant à l’avocat :
- Excusez moi, Maître…
- Mais je vous en prie. Venez, la salle 26 est au deuxième étage. Nous parlerons en y allant…

 

Ils s’éloignèrent vers les ascenseurs. Dans le hall du tribunal, le va et vient continuait. Des gens allaient et venaient, entraient ou sortaient, seul ou à deux, discutaient, s’interpellaient, marchaient tout en jetant un coup d’œil sur les documents qu’ils tenaient à la main ou attendaient en les déchiffrant soigneusement. Les robes des avocats virevoltaient tandis qu’ils se saluaient bruyamment, l’employée de l’accueil ne savait plus où donner de la tête en répondant à trente six questions à la fois, et les minutes s’égrenaient lentement sur la grande horloge située au dessus d’elle.

Vers dix heures, une femme poussa la porte d’entrée vitrée. Châtain, la quarantaine, manteau classique de laine beige laissant apparaître de fines jambes gainées de nylon assorti, escarpins marron à talons moyens, elle embrassa le hall du regard, hésita un instant puis, dédaignant l’accueil, se mit à faire les cent pas entre l’escalier et les portes des ascenseurs...

 

Une dizaine de minutes s’écoula encore. Alors qu’elle était au bas de l’escalier, la porte d’un ascenseur s’ouvrit pour la nième fois. Elle se retourna vivement, avisa Bernard Duchemin qui sortait, s’élança vers lui, et, alors qu’il lui tournait le dos, s’écria d’une voix suraiguë :

 
- Bernard, mon chériiii…

 
Bernard Duchemin se retourna comme s’il avait été piqué par une mouche.

 
- Jacqueline ! Mais qu’est ce que tu fais là ? Je t’avais dit de ne pas venir, si ma femme nous voit… Tu sais bien que, tant que le divorce n’est pas prononcé, il vaut mieux être discrets…
- Oui, mais je n’arrivais pas à te joindre sur ton portable …
- Forcément, je l’ai fermé…
- Et je voulais t’annoncer la nouvelle au plus vite… Mon chéri, tu vas être content : dès que tu es divorcé, on se marie !
- Hein ? En quel honneur ?
- Je sors de chez le médecin… Je suis enceinte !
- …

 
« Oh, non, pensa t’il, pourvu que ce soit un vrai garçon ! »

Bernadette Duchemin naquit sept mois plus tard…


Un homme avait trois filles. Plus un fils. Qui ressemblait étrangement à sa grande tante Jeanne.

Publié dans critiquons

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Commenter cet article

Carole 07/03/2006 23:35

Félicitations, Salomé. Bravo, super texte !

Yaelz 07/03/2006 21:54

Rogeur is back!
Bravo, Salomé.

Matthieu C. 07/03/2006 22:23

Mais toi aussi tu milites pour le retour de Roger ? Je croyais que tu l'aimais pas

Samantha 07/03/2006 18:47

Clap Clap Clap (c'était des applaudissement très enthousiastes pour ceux qui ne suivraient pas)

Matthieu C. 07/03/2006 19:22

Mais on suit Samantha, on suit !

Jid 07/03/2006 18:02

la vainqueuse, parcequ'il y a du Roger dedans!!

Matthieu C. 07/03/2006 19:21

T'aimes bien Roger toi !!!

Saoulfifre 07/03/2006 16:30

C'est un pastiche des Beatles (here comes the sun...)

Matthieu C. 07/03/2006 17:19

Je connais pas cette chanson je crois...Puis en anglais en plus...