Jeu du mois de février: les textes (6)

Publié le par Matthieu C.

Voici le sixième texte. Je vous rappelle qu'on votera à la fin de la semaine pour désigner le vainqueur.
Pour mémoire, la première phrase (qui était imposée): Un homme avait trois filles. Dont un fils, parce que personne n'est parfait.

Ce texte est l'oeuvre de Palimpseste

"L'Evangile expliqué aux enfants"...

"Un homme avait trois filles. Dont un fils, parce que personne n’est parfait.

Sa première fille se nommait Hélène. Elle avait été un bébé d’une grâce stupéfiante, une enfant au charme fantasmagorique, une adolescente aux courbes félines et indescriptibles, puis une jeune femme emblématique de la Beauté sur la Terre. Elle s’était mariée un beau jour avec un homme vaguement politique, un guerrier qui lui avait mené la vie dure mais avec lequel elle put s’épanouir sur le tard. Durant toute son existence, des artistes vinrent de tout le monde connu pour la sculpter, la représenter, la magnifier, elle qui avait les bras blancs, elle qui concurrençait les cygnes dans leur sublimité. Elle avait rendu fou une quantité impressionnante d’hommes de bonnes mœurs. Simplement, Hélène avait fini par tomber dans l’oubli malgré elle.

La deuxième fille était née d’un autre mariage, et on l’appelait Isis. Rusée, dominatrice, elle pensa à l’acmé de sa vie posséder une grande part des secrets universels. Elle en joua, mais une fois mariée et folle amoureuse, elle connut malgré tout les pires maux. Comment concilier savoir universel et fusion avec l’Autre ?... Son époux se fit bientôt dépecer en quatorze morceaux, dont elle n’en retrouva jamais que treize après une très longue épopée. La grande destinée à laquelle elle se préparait en fut tronquée. Pourtant, où qu’elle passât, elle enseigna les méandres de la culture et du Beau à tous ces hommes qui jamais n’eurent l’heur de la toucher. Combien ces humains éperdus auraient pourtant substitué leur âme à quelque rapprochement avec cette femme d’une infinie sagesse… Elle avait eu une destinée peu commune, elle aussi, mais elle tomba trop tôt dans un insondable et irréversible oubli.

La dernière des trois filles était selon tous les témoignages la plus superbe. En tant que vestale d’une incommensurable féminité, Ennoïa, ainsi qu’était son nom, avait tracé sa ligne de conduite dans la distinction entre le céleste et le vulgaire. Convaincue que la Beauté était une et indivisible, elle se glissa dans le plus petit interstice du monde pour mener à bien son apostolat. Convaincre et être reconnue dans sa pureté, telle était sa mission qu’elle s’était à elle-même assignée. D’une sagesse sans nom, elle dût initier bien des hommes non à ses formes statuaires, mais bien au savoir absolu.

Ennoïa tomba bientôt sur un couple qui s’ennuyait à mourir. Dans une satiété continue, les journées se renouvelaient pour eux comme une éternelle métamorphose du même. Lui était décourageant de candeur, elle était d’une stupéfiante naïveté. Heureux par défaut, ces deux vaquaient à de nombreuses occupations d’une puérilité béate et sans borne tout au long de la journée, du lever au coucher du soleil.

Ennoïa souffrait de cet état de fait, le potentiel de ces deux humains ne faisant aucun doute, mais étant tronqué par une routine confinant à la bêtise. Elle souffrait pour eux.

Lorsque encore une énième aube nouvelle pointa, elle n’y tint plus, elle décida de rencontrer l’homme pour l’initier au céleste. Mais comment diable s’y prendre ? Celui-ci, navrant, parcourait la nature pour y cueillir des fleurs qu’il offrait le soir à sa belle imbécile, comme chaque jour que Dieu fait. Ennoïa usa de ses charmes et parla au crétin qui se trouvait là, dans son immonde magnificence. L’homme était tellement creux, ô potiche vide, qu’il prit la voix d’Ennoïa pour le vent qui caresse les saules, et aucune parole ne le traversa.

Ennoïa, contrite face à cet homme terreux et inexpressif, alla trouver sa femme, et imagina qu’elle devrait la convaincre d’ouvrir les yeux sur sa condition et celle de son compagnon. Ce fut mission impossible, cette femme réagissant comme un mur devant la beauté céleste ainsi dévoilée.

Ennoïa n’aimait pas gâcher et décida sur le champ de se changer en serpent pour paraître plus naturelle. Qui remarquerait un serpent ? Elle s’enroula autour d’un arbre et attendit, aux aguets. Elle ne tarda pas à voir Eve s’abriter sous l’arbre de la connaissance autour duquel elle serrait tous ses anneaux. Ennoïa parla des heures et des heures, songeant aux efforts d’Hélène et à la persévérance d’Isis. Eve ne se méfiant plus, Ennoïa revêtit enfin son apparence de femme essentielle, en lui exposant par l’exemple le modèle de la vraie féminité. Elle voulait faire mieux que ses sœurs. Elle ne voulait pas sombrer dans l’oubli. Elle fut à cet instant la plus belle des femmes de tous les temps.

A force de travail et de persuasion, elle enseigna à Eve que la descendance de l’humanité devait dépendre de l’essence même de la féminité. Il fallait bâtir quelque chose d’immense pour devenir quelqu’un, la postérité demandait une certaine perfection… Eve s’emmerdait beaucoup, il est vrai, elle souhaitait être reconnue elle aussi, et elle se rendit à la raison : Ennoïa disait vrai, car pour bâtir une grande descendance qui l’adulerait comme la femme première, comme la magna mater, le Paradis manquait cruellement de  procréatrices. Eve se sentit bien seule. Procréer était un concept plutôt séduisant, mais à cet époque on ignorait les concepts, d’autant que les poils aux jambes étaient chose commune. C’était là la plus céleste des vérités qu’Eve fit sienne avec ferveur.

Bouleversée, elle vit qu’elle était nue, appela Adam de tout son cœur, et ce dernier, abêti par tant de satiété, tarda tout de même à venir. Ennoïa, redevenue serpent, observa toute la scène.

Eve décrivit l’apparition qui lui avait offert le sens de sa vie, ce qui déplut fortement à Adam au début : il n’avait que faire de ce genre de vanité, puisqu’il détestait être interrompu en plein milieu de la dégustation d’une banane. Mais très vite, face aux charmes érodants d’Eve, Adam se laissa prendre au jeu et se mit à grimper la belle.

Immédiatement, le couple fut projeté sur Terre, dans une sorte de désert où il faisait chaud, où il faisait faim, où l’on ressentait de la douleur et de la souffrance.

Adam en voulut à sa femme et décida de méditer, ce qui était une grande nouveauté. Cheminant parmi les montagnes de grès, tout en se questionnant avidement l’air hagard, il finit par croiser Ennoïa qui continuait elle-même de réfléchir au plus sûr moyen d’accéder à la célébrité. Elle voulait plus que jamais ne pas tomber dans l’oubli comme ses deux sœurs Hélène et Isis, mais elle n’aurait jamais cru que sa ruse précipiterait l’humanité naissante dans l’ennui à ce point. Elle avait pensé qu’Adam, en perpétuelle érection, aurait sans cesse travaillé à créer une descendance grâce à elle, devenue le plus grand fantasme de l’homme en cet instant.

Pour mettre Adam dans le droit chemin et lui exposer de manière pragmatique l’essence de la féminité, elle se laissa engrosser par lui qui connut là l’orgasme de sa vie, durant neuf mois entiers.

Eve, pendant ce temps, s’ennuyait fermement, passant son temps aux labours. Elle s’était mise à penser, sinistrement, car celui qui accroît son savoir accroît sa souffrance… Malgré tout, elle connut les douleurs de l’enfantement et mit au monde trois fils. Toujours une  idée tournait au creux de son âme et la faisait vaciller, en tant que matriarche de l’humanité : trois fils et un seul mâle – le pauvre Adam l’impuissant décérébré –  pour l’engrosser, c’était insuffisant pour atteindre à la renommée éternelle que lui avait enseigné Ennoïa, car tous ses enfants seraient consanguins. L’humanité entière se préparait à devenir tarée à cause d’elle. 

Malgré tout, Ennoïa engrossée par Adam mit au monde une lignée d’hommes parfaits, supérieurs,  tandis qu’Adam ne tarda pas à mourir et qu’Eve se préparait au trépas.

Déjà, la race humaine prospérait. Hélas, elle ne révérait qu’Adam et Eve, les fondateurs, les enfants de Dieux. Ennoïa resta copieusement ignorée par cette ingrate descendance.

Lorsque Ennoïa comprit que nul ne se souviendrait d’elle, puisque chacun n’idolâtrait qu’Eve la poilue, elle sut que seule une transformation en profondeur lui rendrait son honneur d’être adulée.

Comme la poursuite du céleste demande d’immenses sacrifices, elle se changea en Arius le Subordinateur, afin de mener ce petit monde à la baguette. Il lui faudrait édicter des lois, rendre honneur au projet humain, faire en sorte que l’aventure ait un sens. Il faudrait rendre tout ce petit monde cohérent, le socialiser, en faire un peuple. Arius se à prôner le Père comme une seule et unique entité indétrônable, se mit à convaincre les humains de cette seule possibilité. Pour se faire aimer, Ennoïa fit oublier aux humains Adam et Eve et leur substitua un Dieu Un et Indivisible, un concept tellement complexe que des humains fondateurs ne tinrent pas la distance. Que ne fallait-il pas faire pour atteindre à la renommée !...

Les humains furent éblouis par cette thèse, et 325 ans après, à Nicée, tous se souvenaient d’Arius et des Ariens, mais tous avaient oublié la chair de leur chair, Adam et Eve.

Ennoïa était amère d’avoir dû ainsi tronquer son identité pour contribuer à créer l’humanité, mais elle était heureuse tout de même que son nom d’emprunt, Arius, soit encore évoqué 1939 ans plus tard. Elle pensait à son père. Le pauvre… C’était un homme qui avait eu trois filles. Dont un fils, parce que personne n’est parfait. Mais comment demander à Satan d’être parfait ?..."

Publié dans critiquons

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Yaelz 11/03/2006 15:45

C'est pas du jeu!!
Chapeau, Pal'.

manou 10/03/2006 14:42

Gloups!.....Si palimpseste pouvait réécrire la Bible....je ferais une initiation théologie.....Bravo !

Matthieu C. 10/03/2006 19:13

C'est vrai que cette bible serait plutôt sympa !!!

Saoulfifre 10/03/2006 11:51

Ennoïa pas photo !

Tant-Bourrin 10/03/2006 05:21

Poh ! Heureusement que tu as passé mo exte en tou premier : j'aurais éé rouge de honte d'être publié après celui-ci ! C'est impressionnt ! :~)

Matthieu C. 10/03/2006 08:45

J'ai mis en ligne les textes dans l'ordre de leur arivée sur ma bal !