Dimanche de l'avent (4)

Publié le par Matthieu C.

Dimanche. Dernier dimanche avant Noël. A l'église, on dit dernier dimanche de l'avent. Avent quoi? Est-ce qu'on parle des dimanches de l'après? Ce sont eux les plus terribles. C'est là qu'on aurait besoin de chocolat.

 

Au mois de décembre, chacun s'ingénie à recouvrir sa vie d'un vernis, pour passer un "joyeux Noël". Ainsi, on décors sa maison, les rues sont illuminées, une douce musique de Noël emplie les cœurs et les avenues de nos villes. On cherche les derniers cadeaux, les chocolats, on en oublie le quotidien.

Le banquier n'appelle pas un 24 décembre, pas plus que l'huissier, qui a pris ses congés pour partir quelques jours au ski. Comme dit la chanson "tout s'endort".

 

Et puis, on fête Noël. Enfin... On se goinfre en s'offrant hypocritement des cadeaux en prétextant Noël. On boit comme des trous.

Oubliés les jours d'hivers tristes et gris. Oubliée la rentrée et ses factures. Oubliés les tiers de l'impôt, la taxe d'habitation, la TVA, le prix des cigarettes. On peut fumer tant qu'on veut, c'est Noël on vous dit.

 

Alors, on fait la fête. On bouffe à se faire péter l'estomac, on boit à se faire exploser le fois (boisson + chocolats bien sûr), on achète Elle  pour savoir comment être habillée. (-ée, parce que quand on est un homme, nul besoin de Elle pour savoir que mettre). Donc, voilà pour les vêtements et la coiffure (Chez les Pichon, on achète Femme Actuelle. C'est moins cher, et de toute façon, on ne connaît pas Elle. On ne connaît que Lui).

 

Modes et Travaux permettra d'avoir la plus belle table, avec chemin de table, nappe scintillante, flûte à champagne rose (rose sera la couleur du réveillon, ainsi en a décidé Elle), petit nœud rose personnalisé pour placer les invités. Les invités, d'ailleurs tous habillés pareil, les femmes maquillées comme des voitures volées, maquillées... En rose, bien sûr.

 

Au menu, bien sûr, du foie gras. D'oie, c'est plus distinguo que le foie gras de canard (à noter que, en principe, le connard aussi a un foie gras). Caviar éventuellement (Chez les Pichon, on a foutu des œufs  de lumps sur la table décorée par la nappe à 3,50 € chez connaît, entre le mousseux de Super U et le pâté de foie de Aldi), ainsi qu'une omelette au truffes (Personnellement, je préfère une bonne omelette aux lardons, mais c'est vrai que le soir du réveillon, ça ne se fait pas).

Ensuite, bien évidemment, la dinde (il y en a plus autour de la table qu'au milieu); (Chez les Pichon, poulet "fermier", c'est Noël merde). Tout ça généreusement arrosé des meilleurs vins (sauf chez les Pichon, où on s'est acheté la sélection de Auchan, 12 € la caisse de 12, c'est une affaire putain).

 

On parle, on parle, mais c'est déjà minuit. Les enfants sont toujours réveillés, le père Noël arrive. On a fait appeler un étudiant qui se déguise en père Noël, moyennant 20 €. Le pauvre fait le tour de toutes les habitations du quartier, ça lui fera toujours 150 euros; pour son mois de janvier. Et puis, il mangera plus tard, quand il aura fini sa tournée. (Chez les Pichon, on n’a pas les moyens de payer un fainéant, c'est Roger, le frère de Suzanne qui s'y colle. Il quitte la table discrètement - bourré comme il est, c'est pas discret du tout, et ça fait rire tout le monde - il enfile l'habit du père Noël et arrive en prenant une grosse voix.... Kevin, Kim, Joey, Sue, Tracey ne sont pas dupes, mais s'ils disent quelque chose, il s'en prennent une).

 

Donc, une fois les cadeaux distribués ("Kevin, tu va la fermer ta gueule oui? Un camion, c'est un cadeau de garçon, pas comme l'aquarium que tu voulais. T'es pas un PD bordel") l'agitation reprends, on mange du fromage par correction, parce que on a plus faim, surtout depuis les marrons, les pommes de terre et le gratin de cardons à la crème fraîche qui  accompagnaient la dinde (les petits pois et les fayots qui accompagnaient le poulet chez les Pichon) puis vient la bûche ("Mais si Dédé, 3 € la bûche 10 parts chez Inter. Pas dégueu en plus...").

La bûche... Après avoir ingurgité les aliments énumérés ci-dessus, il faut maintenant s'envoyer la bûche au beurre, goût Grand Marnier. Avec le champagne (C'est Noël). Ecoeurés mais ravis, les invités s'embrassent ("Josy, on a dit on se fait la bise, pas on fait une pipe" ha ha ha) et se séparent.

 

Au lit tout le monde.

Le lendemain... C'est Noël. Pour de vrai. Et pourtant, ça ressemble plus à Alésia qu'à Gergovie. La nappe est tâchée de chocolat, les noeuds papillons roses sont déchirés, les flûtes sont sales, le foie gras a fondu dans la nuit (il reste une marre marônatre, évoquant de très loin seulement le glorieux morceau qu'il a été jadis), la dinde n'est plus symbolisée que par quelques os auxquels sont accrochées des morceaux de viande de taille variable, et le champagne est éventée.

Mais c'est Noël, on prend son courage à 2 mains, on range, malgré la migraine et la tenace envie de vomir. 2 Alca seltzer et 1 heures plus loin, la maison ressemble de nouveau à une maison (sauf chez les Pichon qui  mangeront demain bordel, on a le temps c'est Noël).  On va bouffer chez la belle mère (on dit belle maman, sauf chez les Pichon, mais on s'en fout, elle est dans sa maison de retraite la vieille).

 

On re-mange comme des bêtes, on re-boit comme des trous.

Bon. Le vernis tient toujours. Il faut ensuite se préparer pour le réveillon du jour de l'an, où c'est la même chose que ci-dessus (sauf le père Noël et les cadeaux). On entend ça et là "moi ces fêtes, ça m'épuise". Juste pour maintenir la bonne ambiance, il y en a qui sont épuisés parce qu'ils doivent travailler 15 heures par jours dans une mine de sel au Sénégal, mais bon...

On refait la fête, on reboit, on remange, et là... Arrive le 2 janvier. Tel le carrosse de Cendrillon à minuit, le verni que l'on avait passé sur nos vies s'évapore. Plus rien. Nichts. Nothing. La vie telle qu'elle est, enfin. Après un mois passé à colmater nos vies, nos extérieurs et notre intérieur, on est de nouveau comme avant. Non, rien n'a changé.

 

On attaque une nouvelle année comme on a attaqué toutes les années d'avant. Avec la gueule de bois, le banquier qui peut rappeler, l'huissier qui est revenu du ski et qui peut à nouveau arriver. Le vernis explose, on redevient ce qu'on a toujours été. Le miracle de Noël a fait effet 1 semaine (tu parles d'un miracle), la vie reprend ses droits, la fête est finie.

 

Et Noël dans tout ça? Le sens de Noël? Il y a bien longtemps que Noël n'a plus de sens, dans les églises encore moins qu'ailleurs. Chanter juste le premier couplet de "Il est né le divin enfant" pour finir la messe plus tôt, voilà Noël dans l'église. Mieux vaut regarder Drucker (comme les Pichon tiens), au moins on se ment moins.

 

Matthieu

Publié dans c'est bientôt Noel

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