Les déportés n’ont rien vécu d’inimaginable

Publié le par Matthieu C.

Larmes, chants repris à mi-voix, témoignages, poèmes : les Français rescapés d'Auschwitz se sont réunis dimanche à la mairie de Paris pour dire la "vérité inimaginable" des camps d'extermination, à l'occasion du soixantième anniversaire de leur libération. (Afp, 16/01/2005, 20h52).

Il n’existe donc pas de mot pour exprimer autrement l’enfer des camps de la mort et en particulier d’Auschwitz que « inimaginable » ? Inimaginable semble donc le terme le plus fort pour exprimer l’horreur ? Et ben je ne suis pas d’accord. Dans ce cas, un terme plus fort qu’inimaginable serait… imaginable. Parce que les camps de concentration (et d’extermination) ont d’abord été pensé, imaginés, avant d’être effectivement mis en place. Et chaque meurtre, chaque acte de torture et de cruauté a été pensé par son auteur avant d’être commis. Et à mon avis, c’est bien pire de savoir que Auschwitz a été imaginé avant d’être mis en place. Parce que ça veut dire qu’il a existé (et qu’il existe) des hommes capables d’imaginer un moyen de rabaisser, torturer, humilier et tuer d’autres hommes. Ca veut dire que l’esprit humain est capable d’imaginer faire le pire à un être humain.

Sinon, Paris Match a suivi cette semaine Simone Veil en voyage à Auschwitz. J’ai entendu cette pub de Paris Match à la radio. L’intitulé exact était « Paris Match a suivi Simone Veil », qui a emmené ses petits-enfants sur ce lieu. Déjà, que Simone Veil ait téléphoné à Match pour dire « bon les mecs, je vais à Auschwitz avec mes petits-enfants, vous voulez venir avec moi ? Ouai parce que pour le choc des photos, vous allez être servis », je trouve ça limite. Bon, c’est vrai, elle a un livre à vendre, mais quand même.

Le pire est, à mon sens, la photo de couverture : on voit Simone Veil, devant l’entrée du camp, avec des rails sur les côtés. Et, comme vous pouvez le constater ici, elle pose. Je vous refais la phrase en intégralité, c’est plus parlant : Simone Veil pose pour Paris Match à Auschwitz. Et tout y est : le sourire esquissé, avec les yeux qui expriment de la tristesse. J’ai l’impression d’entendre le journaliste dire « Allez, les yeux tristes madame Veil, et un petit sourire, mais pas trop. On n’est pas à un spectacle de Palmade. Bon, puis si la photo est ratée, on en fera une autre ». De toute façon, ils ont dû faire une série.

Poser à Auschwitz pour une séance photo… Est-ce qu’il y a une seule chose qui soit plus obscène ? Et puis, elle pose pour la couverture, et, à l’intérieur du journal, le reportage qui lui est consacré se retrouve entre un documentaire sur le Népal et un autre sur le Tsunami. Dans la rubrique « actualité ». C’est parce que la rubrique « littérature » est moins lue. Et si c’est pour la commémoration de la libération d’Auschwitz, pourquoi l’avoir fait en avant première ? Parce qu’il y aura d’autres personnalités lors de cette commémoration, et que donc Madame Veil passera plus inaperçue ?

Il est connu que Match est au journalisme ce que TF1 est à la télévision. Match est connu pour ses photos insoutenables, pour vendre au détriment des victimes même (attentats du métro à Paris), du moment qu’on vend.

Et qu'un journal fasse sa pub sur Auschwitz, je peux pas.

Matthieu

Publié dans C'est pas drôle

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Stéphanie 19/01/2005 23:28

voici le lien vers la photo (j'espère que ça marche) :
http://www.washingtonpost.com/wp-srv/style/museums/photogallery/bresson/gal_1-17.htm

Matthieu 19/01/2005 07:08

Yael > Ben oui c'est Paris Match, mais quand même...
Stéphanie > l'Abbé Pierre pris en photo par Cartier-Bresson... Je ne connaissais pas l'existence de cette photo.
Elisabeth > Ce que je voulais dire, c'est que ce n'est pas inimaginable puisque ceux qui ont inventé ce système l'ont d'abord imaginé. Pour Primo Levi, c'est un livre bizarre, tellement détaché...
Nicolas > Je n'ai pas lu ce numéro de Match, j'ai entendu la pub à la radio je disais.

nicolas 18/01/2005 23:45

slt
comme toujour j'adore ta note :)
1 j'aime et respect madame simone veil !!!!!
2 pourquoi un journal de merde qui se fait du fric avec les malheurs du monde aurait des scrupules avec ceux là ?
3 lire ce journal ,tu me decoies ,un peu :)
4  je suis sur qu'il pourrait y avoir un jour d'autres camps ,d'autres .............
bisous
nicolas

elisabeth 18/01/2005 23:22

Je crois qu'on l'imagine quand on le sait, quand on l'a toujours su comme nous.
je peux concevoir que ceux qui l'ont découvert à l'époque ont trouvé cela inimaginable, et il me semble bien avoir lu des témoignages de déportés qui évoquent la difficulté à "raconter" une telle déshumanisation où la sensation qu'ils ont eu qu'on ne pourrait pas les croire tant cela parait un autre univers.
On approche de cette sensation d'inimaginable en lisant Primo Levi.
 

Stéphanie 18/01/2005 21:55

bin tout dépend de quel point de vue on se situe. Imaginable car imaginé par les créateurs des camps de déportation, mais ce qui est inimaginable par les gens qui les ont vécu malgré eux, et donc par nous, c'est ce qu'il s'est passé là-bas, les actes de barbarie et le reste.
Pour la photo, ça me rappelle un texte de Barthes sur l'abbé Pierre, et une photo de lui par cartier-Bresson (illustrant bien ce texte), dans lequel tous les signes de la pauvreté et la compassion (regard triste, tête inclinée) sont exploités.