La frontière

Publié le par Matthieu C.

[aujourd'hui, j'ai simplement repris les trois dernières notes que j'ai mises bout à bout; c'est plus facile à lire maintenant]

« Tout doucement, envie de changer l'atmosphère, l'attitude ; tout doucement, besoin d'amour pour remplacer l'habitude ; tout simplement, arrêter les minutes supplémentaires, qui font de ma vie un enfer » chantait Bibie dans la pièce où se trouvait Mauricia Pertuisane. Mais il se passait quelque chose de bizarre : aussitôt arrivée  au mot « enfer », Bibie reprenait depuis le début, et enchaînait jusqu’à « enfer », puis reprenait au début et enchaînait jusqu’à « enfer », puis reprenait… Une incroyable rengaine qui plongeait Mauricia dans un état… dans un état composite en fait. Elle se sentait tellement mal, avec cette incroyable douleur à la tête, cette sensation cotonneuse,  ses muscles qui semblaient résonner dans tout son corps, et ses paupières qu’elle ne parvenait pas à ouvrir… Il fallait qu’elle se frotte les yeux, ça irait mieux après. Se frotter les yeux, se lever, prendre un Efferalgan dans l’armoire de la salle de bain, et surtout, faire le point pour sortir du brouillard de coton dans lequel elle se trouvait, et vaincre cette atroce fatigue qui l’habitait.

 

Elle leva la main vers son visage, mais sa main ne bougea pas. Mais qu’avait-elle fait la veille pour se trouver dans cet état ? Elle retenta l’opération, et ce fut le choc : elle était attachée… Elle prit conscience que la musique n’existait nulle part ailleurs que dans sa tête au moment où elle compris que les coups frappés à la grosse caisse dans la chanson n’étaient en fait que raisonnements des battements de son propre cœur. Et Bibie se tue. Mais pourquoi était-elle (elle Mauricia, Bibie n’étant, à sa connaissance, attachée nulle part) attachée au niveau des mains dans un endroit qu’elle ne reconnaissait maintenant pas ? Pourquoi elle ? Pourquoi ici ? Et d’abord, où ici ? Elle tenta de hurler, de battre des jambes, mais le son qui sortit de sa bouche était ridiculement faible, et ses pieds étaient entravés de la même façon que ses mains… Et ses yeux qu’elle n’arrivait pas à ouvrir pour voir. Voir…

Sa bouche était sèche comme elle ne l’avait jamais été, et ses membres étaient lourds et douloureux… Elle avait bu la veille ? Elle était sortie ? A sa connaissance, non. Elle ne se souvenait pas d’avoir, dans un état second suite à une consommation excessive d’alcool, rencontré un type qui  l’avait emmené chez lui pour l’attacher au lit par les pieds et par les mains… Donc, ce n’était pas un type rencontré en boîte… Mais comment se souvenir avec cette fatigue qu’elle ressentait, et cette tête si douloureuse…

 

Elle secoua ses liens dans tous les sens, pour essayer de faire venir quelqu’un. Parce que quel que soit l’endroit où elle se trouvait, il y avait forcément AU MOINS une personne dans les parages. Au moins la personne qui l’avait attaché. Reliés très près de l’objet sur lesquels ils étaient fixés (apparemment, d’après ce qu’elle en conclu après avoir touché du bout des doigts l’objet, il s’agissait d’un lit), ses liens ne faisaient aucun bruit. Elle tenta de nouveau de crier, et fut rassurée lorsqu’elle entendit l’écho de sa propre voix. Rassurée, mais… Si jamais il y avait de l’écho, c’est qu’elle se trouvait dans une pièce vide. Elle se trouvait attachée à un lit dans une pièce vide, avec la gorge sèche, les membres douloureux et surtout, une incommensurable fatigue, qui ne pouvait venir que d’une substance étrangère introduite dans son corps…

 
Elle se rendormi.
 

Elle se réveilla quelques minutes plus tard, ou peut-être quelques heures, à moins que ce ne soient quelques jours. Elle n’avait aucune notion du temps. Et avec cette fatigue qui la poussait à se rendormir tout de suite,  cette drogue qui semblait ne jamais devoir cesser de faire effet, et ses bras toujours aussi douloureux…

Mais putain, qu’est-ce qu’elle foutait là ?

Il fallait faire le point. Et surtout, ne pas se rendormir avant d’avoir tiré les choses au clair.

Ce dont elle se souvenait d’abord : elle s’appelait Mauricia Augustine Henriette Pertuisane. Elle était née le 29 février 1972 à… Où était-elle née d’abord ? Mon dieu, cette fatigue… Elle voulait tellement dormir… Non, elle devait faire un effort encore.

Elle était née… Ah oui ! elle était née à Perpignan, et avait grandi à Lyon. Bon, ces détails n’étaient pas d’une importance capitale, mais elle espérait que ce n’était que le début, et que les circonstances de sa captivité allaient enfin être mise à jour.

 

Son visage la faisait souffrir, comme si elle avait été égratignée de partout… Peut-être son agresseur l’avait-il lézardé avec un couteau, ou un cutter… Elle sentait qu’elle avait les traits tirés, puis elle se sentait sale…

Oh merde, elle n’allait quand même pas avoir ses règles maintenant !!! Pas sur ce putain de lit ! Pas attachée dans un endroit dont elle ignorait tout ! Elle cria, ou essaya de crier, mais en vain. Personne n’entra… Mais ils étaient où ces putains de types qui l’avaient enlevé ?

Il fallait qu’elle se calme, qu’elle se concentre pour ne pas succomber à la fatigue.

Donc, elle habitait maintenant à Paris, où elle était… Tiens, qu’est-ce qu’elle pouvait bien exercer comme profession ? Elle ferma les paupières et vit de grands bureaux, avec des personnes très bien habillées, et puis son chef, Roger Katzenklo… Elle était sa secrétaire ! Elle était secrétaire de direction dans une entreprise d’importation de textiles chinois ! Très bien, pensa-t-elle, les souvenirs reviennent.

 

Avait-elle été agressée et enlevée dans le RER ? Dans le métro ? Non, c’était absurde, elle prenait toujours sa voiture. En sortant de chez « Jojo le roi du jambon beurre » ? Non, c’étiat fermé depuis 1 semaine, Jojo était en vacances. Dans le parking alors ? Elle ne se sentait jamais rassurée dans ce grand parking en béton, quand il ne restait pas beaucoup de voitures les soirs où il fallait absolument faire des heures supplémentaires…

 

Elle se souvenait vaguement d’un voyage à l’étranger… Etait-elle à l’étranger ? Non, elle en était revenue. La drogue qu’on lui avait injecté, car ce n’était pas possible qu’elle soit dans son état normal, elle ne perdait pas la tête habituellement, continuait à faire son effet… Mais qu’est-ce qu’ils avaient bien pu lui donner ?

 

Elle se rappela aussi qu’elle avait un mari, très sympa, enfin, gentil, enfin, un mari quoi, un enfant né trois mois plus tôt, la prunelle de ses yeux, elle aurait donné sa vie pour lui… Agamemnon… Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! Pourvu qu’elle n’ai pas été enlevé dans l’appartement, que ça se soit passé à l’extérieur !

Agamemnon… Elle adorait ce prénom, et avait dû faire face aux réticences de son mari et ajouter un second prénom plus conventionnel, Sébastien.

Agamemnon Sébastien Pertuisane…
 

Evoquer son fils lui remonta le moral, et elle trouva le courage de crier avant de sombrer brutalement dans un nouveau sommeil profond… Elle ne vit donc pas deux hommes et une femme entrer dans sa chambre et s’approcher de son corps ligoté…

 

Mauricia Pertuisane se réveilla, toujours attachée, toujours avec cette incroyable sensation de fatigue, toujours abrutie par elle ne savait quelle drogue, mais avec la sensation d’être propre. Les salauds ! Ils avaient profité de son absence pour la laver ! Et ils l’avaient peut-être même violé… A la réflexion, non. Elle l’aurait ressenti. Et comme elle n’était pas sujette à la paranoïa, elle se raisonna.

 

Mais où était-elle ? Où se trouvait cet enfer ? Depuis combien de temps était-elle là, combien de temps avait-elle dormi, pourquoi avait-elle mal au visage, pourquoi était-elle attachée, et qu’attendait-on d’elle ? Des larmes ne coulèrent pas le long de ses joues… Elle se sentait sèche comme une plante laissée trop longtemps en plein soleil…

 

Il fallait faire quelque chose, trouver un moyen d’agir… Elle allait hurler jusqu’à que quelqu’un vienne et elle lui poserait toutes ces questions… A la réflexion, cela ne lui sembla pas être une bonne idée… Il valait mieux qu’elle soit moins fatiguée… Elle voulait être au maximum de sa forme pour bien faire comprendre à ceux qui la retenaient ici contre son gré qu’elle n’était pas d’accord avec ce traitement.

 

Bon, il fallait donc maintenant rester éveiller… Elle choisi de chercher dans ses souvenirs… Le mariage tiens ! Excellente idée, ça, de repenser au mariage ! Elle avait rencontré Edgar dans la boîte, il était stagiaire au service juridique alors qu’elle venait juste de commencer ! Un beau mec Edgar, puis sympa, puis attentionné. Rapidement, ils avaient formé des projets de mariage. Et il s’était marié en 2004, par un beau samedi du mois de juin (oui, Edgar était affreusement conventionnel). De toutes façons ils avaient emménagé ensemble 2 mois auparavant… Edgar travaillait beaucoup, il n’avait pas les mêmes horaires que Mauricia, mais il était relativement gentil. Très souvent fatigué, mais relativement gentil.

 

Elle se rappela aussi de l’accouchement, qui s’était très bien passé. Elle avait tout craint : la péridurale, la césarienne, l'hystérotomie segmentaire verticale, l'hystérotomie segmentaire horizontale, mais tout s’était finalement très bien déroulé… La suite avait été un peu plus délicate : elle avait été prise d’un énorme baby blues, qu’elle avait encore du mal à surmonter… Mais elle y arriverait, elle avait confiance, et elle aimait tellement son fils…

 

Ca y est ! tout lui était revenu ! Elle se rappelait maintenant des évènements, malgré l’écrasante fatigue qui l’envahissait : elle avait cessé de travailler grâce à un congé maternité, et l’après-midi de son enlèvement, elle avait reçu sa mère. Elles avaient discuté toutes les deux, sa mère était partie, et c’est là que tout s’était produit…


Oh mon dieu ! Elle poussa un grand cri (oui, comme dans les livres, style « hurlement de bête blessée »), se débattit tellement qu’elle arracha ses liens, se griffa la visage jusqu’au sang et continua de crier jusqu’à ce que deux personnes entrent dans la chambre en trombe pour lui faire une injection qui la fit sombrer immédiatement dans un sommeil aussi lourd qu’artificiel. Ensuite, tranquillement, ils lui remirent ses liens.

 

A trois mètres de la chambre dans laquelle Mauricia Pertuisane était attachée, dans un petit bureau éclairé par un unique halogène, deux policiers interrogeaient un médecin psychiatre pour savoir ce qui avait pu conduire une femme de 33 ans, apparemment saine d’esprit, à prendre son bébé par une cheville et à le frapper contre les carreaux de la cuisine jusqu’à lui briser le crâne, avant d’appeler les voisins et de se lacérer le visage avec une paire de ciseaux qui gisait à côté de son bébé mort…

 

Publié dans Nouvelles

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Aurore 14/09/2005 10:33

Le baby blues, sûrement... Certaines mères rêvent d'écraser le visage de leur enfant contre le mur, Mme Pertuisane l'a fait.

Matthieu 11/09/2005 17:41

Eric Le Vert > Félicitations au nouveau papa !
Jocelyne > Bois du thé, ça te réchauffera !
Bee Human > Je ne sais pas si on peu commettre un tel acte sans raison, sur une pulsion... J'ai imaginé que oui...

Bee_human 11/09/2005 17:37

cela rappelle un peu le film les autres avec Nicole Kidman.

Par contre cela manque de développement sur les raisons d'un tel acte. Ou alors considères-tu que sans "rasison" on puisse arriver jusque là ?

Jocelyne 11/09/2005 11:18

J'ai attendu la totalité pour lire, et je ne suis pas déçue ! J'en ai froid dans le dos !

Eric Le Vert 11/09/2005 05:30

Matthieu , c'est toujours aussi excellent . Tu m'agaces !! Fais- toi éditer maintenant , ça changera du Werber :-)
Désolé de pas être plus présent pour cause bébé , merci de ton p'tit mot sympa . A bientôt !!