La belle affaire (seconde partie)

Publié le par Matthieu C.

Elle ne savait même pas son prénom en fait. Plutôt grand, son costume bleu entourant un corps relativement mince, un sourire fripon au coin des lèvres, et des yeux tout ce qu’il y a de plus communs composaient le contrôleur du 20h12. Il devait avoir 20 ans. Ou 19. Enfin, l’âge de tous les possibles qui ne le sont plus, et des impossibles qui ne le sont peut-être pas encore.

Sa casquette ne laissait apparaître que quelques cheveux châtains qu’on imaginait aisément coupés courts (oui, on n’a jamais vu, et on ne verra jamais, un contrôleur SNCF avec des cheveux longs). Cly lui adressa un grand sourire avant de plonger la main dans son sac à la recherche du billet.

Ce jour là, où elle descendait dans le sud assister aux obsèques de son père, elle avait besoin d’effectuer un acte fort ; elle devait tuer le père. Pour ce faire, elle choisit de baiser le contrôleur.

 

Ses pensées la ramenèrent vers sa mère. Pourquoi s’était-elle suicidée ? Pourquoi de cette façon ? Cly savait que sa mère perdait la tête depuis des années, elle s’en rendait bien compte lors de la visite annuelle qu’elle effectuait chez son frère Oreste, qui prenait leur mère « pour les fêtes » comme il disait. 3 jours dans le sud de la France, qui la changeait de Paris.

 

Le petit mot en allemand demeurait mystérieux. Josiane Drüker, professeur de philosophie au collège Les Alexis à Montélimar, n’avait jamais été réputée pour ses idées révolutionnaires. Au début de sa carrière, elle avait bien tenté un coup d’éclat en tentant d’enseigner Feuerbach au cours du chapitre traitant de dieu, mais l’inspecteur d’académie l’avait rapidement fait rentrer dans le droit chemin du consensualisme philosophique mou en lui demandant si elle était rémunérée par l’éducation nationale ou par l’internationale socialiste. Depuis, elle était rentré dans le moule. Alors pourquoi ces mots ? Qu’avait-elle fait pour penser avoir mérité la mort (et à tort en plus) ? Cette question resterait probablement sans réponse, le détergent avalé devant être considéré comme la folie ultime d’une vieille dame qui n’avait déjà plus toute sa raison.

 

Elle se revit 30 ans en arrière, en cet été de 1975… Assise dans son compartiment en compagnie d’un type qui devait avoir la cinquantaine et d’une jeune fille qui n’avait pas sorti le nez du livre qu’elle lisait, elle s’ennuyait un peu en songeant aux deux années qui venaient de s’écouler depuis qu’elle avait quitté sa famille pour s’installer à Paris, des mises en garde de ses parents contre tout ce qui touchait au sexe, et aux filles de mauvaises réputation. Ces recommandations lui avaient pourries la vie pendant ces deux premières années, avec son père qui l’appelait tous les deux soirs pour savoir ce qu’elle faisait, qui elle voyait, tandis que sa mère, à qui elle parlait en fin de communication, ne manquait jamais de la mettre en garde contre les effets pervers de la révolution sexuelle, qui n’avait même pas besoin d’effets pour être perverse.

 

Oui, deux années à ne pas vivre, à se demander ce qui se passerait si jamais elle sortait sans en informer ses parents qui vivaient à 600 kilomètres de là, deux années à défendre cette putain de virginité. Et c’est dans ce train qu’elle avait décidé de foutre en l’air ces principes, maintenant que son père n’était plus là pour l’épier. Elle avait regardé le type assis en face d’elle, qui lui souriait bêtement, avec ses yeux globuleux derrière ses lunettes, avait poussé un soupir dégoûté en le regardant par en dessous pour bien lui faire comprendre que ce ne serait pas son tour, et avait attendu.

 
[à suivre…]
 

Publié dans C'est pas drôle

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