Aujourdhui, premier dimanche de lavent. Avant quoi ? Avant noël. Oui, les curés ont trouvé que ça suffisait pas noël, et quil fallait donc faire un truc pour ramener le fric ; doù lavent.
Léglise, cest le Auchan des cons ; ben oui, chez Auchan aussi ils préparent noël longtemps à lavance ; la différence cest quà Auchan, ils ne se cachent pas de vouloir ramasser de largent avec noël.
Bon, comme cest le premier dimanche de lavent, on va commencer mollo. Cette semaine : Le noël du Marin.
La Marin a une cinquantaine dannées. Ou un quarantaine. A moins quil nait 60 ans. De toute façon, ça fait un bail que tout le monde sen fout de lâge du capitaine. De même que de son nom. Il est devenu « le Marin » peu après sa descente dans la rue, devenue son monde depuis maintenant près de 15 ans. Le Marin traîne depuis 15 ans cette casquette achetée 3,50 francs à Emmaüs et qui lui a valu son surnom.
Un jour, peut-être lannée dernière, peut-être lannée davant, il faisait la manche du côté de Monoprix, sur les boulevards. Un petit garçon lui avait demandé : « Quest-ce que tu fais ici ? Tas pas froid ? ». Sa mère lavait brutalement tiré par le bras, lançant un sourire contrit vers le Marin, qui aurait préféré un euro ou deux. Ce gosse lavait plongé dans une rêverie, dans laquelle il se revoyait, gamin, avec ses parents, préparant un splendide noël, comme dhabitude. Une époque où il y avait des cadeaux, de la nourriture à profusion et du feu dans la cheminée. Une époque où il se mordit la joue jusquau sang pour ne plus rêver. Il ne voulait pas être hanté par les souvenirs des jours heureux.
Noël, cette année, il le passera comme toutes les années, à larmée du salut. En fait, il passera le réveillon et le jour de noël à larmée du salut. Comme toutes les années depuis depuis quil avait rencontré Gilbert, qui lavait tuyauté. Et il continuait maintenant à y aller, seul depuis la mort de Gilbert.
Pour le nouvel an, le programme était différent : une année, il allait au réveillon du secours catholique, lannée daprès, à celui du secours populaire. Pour pas faire de jaloux comme il le disait.
Ces réveillons, il les haïssait comme il haïssait le froid. Devoir sattabler avec ses compagnons dinfortune (qui, pour lui, étaient tout sauf des compagnons) et des dames patronnesses déguisées en pauvres (ben oui, elles faisaient un effort, elles mettaient de vieux tailleurs limites portables), qui sefforçaient détablir et de préserver un semblant dambiance artificielle, autour dun repas préparé avec soin, mais que le Marin nétait pas en mesure dapprécier (il bouffait des saloperies bon marché toute lannée et fumait autant que ses finances le lui permettaient, alors le goût du civet de biche ), cétait encore pire que pas de réveillon du tout.
Il préférait le réveillon de larmée du salut ; au moins, ils avaient tous la même tenue et ne faisaient semblant de rien. Bon, ils étaient un peu chiants avec leurs bondieuseries après le repas, mais sinon, ça allait. Enfin, ça allait, cétait quand même un jour de merde, parce que le lendemain de noël, cétait de nouveau la rue, mais mais il le faisait en mémoire de Gilbert, qui était quand même un chouette type.
Mais retrouver les même lieux, les mêmes dames patronnesses (ou les mêmes gradés) autour des mêmes assiettes et des mêmes verres en plastique (remplis de jus de fruits à larmée du salut, tu parles dune fête), ça le rendait triste.
Parce que lannée daprès, ce serait encore la même chose. Et toutes les années daprès aussi, jusquà ce quil rejoigne Gilbert.
Parce que pour le Marin, le miracle de noël nexiste pas, et nexistera jamais.
