Souvenir d'un OS handicapé
Un jeudi matin, lagence dintérim mappelle, me demandant si je pouvais me rendre dans une entreprise, pour un boulot assez particulier : il sagissait de tester une machine destinée à un CAT (Centre dAide par le Travail, un endroit dans lequel travaillent des handicapés encadrés par des éducateurs), et la personne (handicapée donc) qui devait tester cette machine était tombée malade.
Il fallait donc que je me présente à lentreprise, dire que je venais de la part du CAT, et, en cas de pépin, téléphoner à une éducatrice de ce CAT, en demandant bien évidemment la permission de téléphoner à la secrétaire.
Je suis resté deux jours dans cette entreprise, et, pendant deux jours, jai été considéré comme un débile profond. Et quand le dis débile profond, je suis en dessous de la réalité.
Ca a commencé lorsque je me suis présenté :
- « Bonjour, je viens de la part du CAT de X
» (je mets X
parce que je me rappelle plus la ville).
- « Ah ? me dit la secrétaire en essayant de trouver ce qui clochait chez moi, ben attend un peu sil te plaît ».
Ensuite, elle appelle léducatrice, qui me montre le travail (cest là que jai réalisé que seule léducatrice savait que je nétait pas handicapé) : il fallait glisser une feuille de plastique sous une presse, appuyer sur un bouton, reprendre la feuille qui avait maintenant une forme correcte, et passer une balayette pour enlever les petits bouts restés collés. Une balayette bleu-blanc-rouge, je me croyais à la fête Jeanne dArc avec ça.
Une fois léducatrice partie au CAT, je me suis retrouvé avec des gens qui me disaient :
« Attention, quand tu nettoies la machine, pas dacétone sur la peinture ». Bien sûr, je nai pas répondu : « Connard, je sais, cest sur ta gueule que je vais verser lacétone ».
Le pompon a été un type proche de la retraite, et qui ma demandé, avec toute la compassion du monde dans ses yeux :
« Alors mon garçon, on nest là que pour deux jours ? » (je vous jure, je lentends encore me dire ça ce type)
Et moi de lui répondre la vérité :
« Ben oui, lundi je retourne à la fac ».
Et là, le type ma regardé avec tristesse, et ma dit : « ah oui, à la fac » avec une intonation mi-ironique mi-désespérée. Je voyais quil avait de la peine pour moi ce brave homme.
Sinon, jen ai fait des boulots chiants. Mais celui-là a battu des records. Je faisais comme les handicapés, 10 heures par jour (7h-12h et 13h-18h) et je me suis emmerdé comme jamais.
Le dernier soir, léducatrice revient et me demande :
« Ca a été le travail ? Dites moi ce que vous en avez pensé, puisque les personnes qui travaillent habituellement nosent rien dire ».
« Ne le prenez pas mal, mais je me suis jamais autant ennuyé, cest atroce. »
« Oui, mais certaines personnes nont pas la notion du temps qui passe, et nous les mettons sur ce type de travail ».
Matthieu