La star
Elle était assise là. Là où on lui avait dit. Depuis longtemps, elle avait appris à être docile. Mais que faisait-elle là, se demanda-t-elle soudain ? Elle attendait de rentrer sur le plateau, après être passée au maquillage. Ce plateau, symbole de tous ses rêves, de ses espoirs. Et voilà quen ce jour, la télé souvrait à elle.
Elle avait grandi en Pologne. Née au début des années 80, son enfance était faite des frustrations et des privations des régimes de lest. Elle navait connu le Coca Cola que bien plus tard (mais nen buvait quasiment jamais pour ne pas grossir), et sétait mise à rêver devant une Tour Eiffel en plastique doré que son frère, étudiant en France, lui avait envoyé dès quil avait pu.
Devant cette Tour Eiffel dont la peinture sécaillait à force davoir été touchée, tripotée, sentie et retournée dans tous les sens, elle rêvait à ce que serait sa vie, dans ce Paris quelle connaissait au travers des cartes postales de son frère. Elle se voyait déjà au bras dun jeune homme beau et riche, avec un vison sur les épaules et un magnifique diamant au doigt.
Elle avait grandi, puis travaillé, puis mis de largent de côté, et enfin, avait pu se payer le voyage en France. Et un croissant. Après quoi, elle navait plus eu un sou. Mais elle savait quelle allait sen sortir. Elle était belle, elle était grande, elle serait mannequin.
Hébergée par son frère, elle avait rapidement prit contact avec des agences. Mais les agences lui demandaient toutes un book, alors quelle navait pas les moyens de se payer un appareil photo jetable. Finalement, son frère lavait mise en contact avec lun de ses clients, producteur. Le producteur avait voulu coucher avec elle. Elle navait pas de raison de refuser, ce ne fut quun moment à passer, et ensuite, elle savait quun rêve pourrait commencer : elle pourrait devenir comédienne.
Mais, avait prévenu le producteur, elle avait un accent épouvantable et ne pourrait pas tourner en français. Elle devrait dabord faire quelques scènes dans des films avant de devenir une actrice à part entière. Cest ainsi que commença sa carrière de porno-star.
Elle avait commencé avec « autant en emporte le gland », enchaîné avec « des gars, une fille ». Mais sa carrière avait véritablement pris son envol avec « Torrent damour ». Elle était appréciée dans ce milieu car elle ne refusait aucune scène. Rien ne lui faisait peur, et elle ne refusait aucun scénario. Bien sûr, elle avait vite compris quelle ne serait jamais actrice, quelle continuerai à faire des pornos jusquà au moins 30 ans, puis quelle devrait se caser. Mais ça ne la dérangeait pas. Elle gagnait de largent, avait un appartement à Paris, et voyageait pour les besoins de ses films. Elle avait informé sa famille de son métier, ne voyant pas en quoi vivre avec un vrai toit sur sa tête, de lélectricité tout au long de la journée et de leau 24 heures sur 24 pouvait être déshonorant. Et sa famille ne lavait pas rejeté, en partie, et elle le savait, parce quelle envoyait une petite somme dargent tous les mois. Ce quelle considérait être une petite somme dargent, mais qui était le montant du salaire de son père.
Elle se trouvait donc là, à attendre son entrée sur le plateau télé, afin de parler de la consécration quétait le hot dor quelle venait dobtenir pour « à quoi ça sert la frite si tas pas les moules ? ». Et personne ne remarquait que son sourire était triste, que ses lèvres gonflées de collagène nexprimaient pas la joie, ni même lamusement. Personne ne remarquait non plus que ses yeux ne pétillaient pas. De toute façon, personne ne regardait ses yeux. Tout le monde fixait sa poitrine refaite qui semblait jaillir dun tout petit top rose, sur lequel était marqué, en lettres de paillettes, Love Me (une idée de son producteur, qui était devenu, depuis, son mari).
Et surtout, personne ne voyait, au fond de ses grands yeux tristes, une petite Tour Eiffel en plastique doré dont la peinture sécaillait.