Monsieur W.
« Les vieux ne rêvent plus, ou alors seulement parfois du bout des yeux » chantait Jacques Brel à une époque où les vieux nétaient pas élus Président de la République aux côtés de leur minable bonne femme, petite vieille qui, telle Ma Dalton, ne pense quà racketter les honnêtes gens.
En fait, je sais même pas pourquoi je dis ça, parce que monsieur W. na rien à voir avec tout ça.
Monsieur W. a lair davoir 90 ans. Il ne sappelle peut-être même pas monsieur W., mais il fallait bien que je lui donne un nom. Et comme monsieur W. est alsacien, il est possible que son nom commence par un W. Bref Assez grand, il est toutefois très voûté, et sous son grand front (il est chauve) percent deux petits yeux apeurés qui regardent partout (oui, cest un peu la fonction des yeux, je sais). Monsieur W. est chaussé de deux vieilles pantoufles qui ont dû en voir, elles aussi. Mais ça à lair égal pour monsieur W., qui porte à la main une paire de chaussure neuve, vous savez, ces chaussures beiges ajourées en plastiques, qui doivent coûter 2 euros Et monsieur W. se jette sur Jules et moi, alors que nous sortons duns espèce de brocante minable organisée dans le village
Monsieur W. vient tout droit de la maison de retraite qui jouxte la rue, ses pantoufles aux pieds et ses chaussures à la main. Il se jette sur nous comme la vérole sur le bas clergé, et commence à tenter de nous parler. Oui, je dis « tenter », parce quon ne comprend rien. Mais alors, rien de rien. En plus, monsieur W. parle un curieux mélange dallemand, dalsacien et de français. Et comme il parle plus vite que Michel Rocard (au début, jai même cru que cétait lui), je vous laisse imaginer. Bref, monsieur W. est incompréhensible, si bien que nous lui demandons sil a besoin daide. Ca a lair de le rassurer quon lui parle, parce que tout à coup, son débit se ralentit. Et là, on parvient enfin à comprendre ce quil veut (oui, parce quil a beau nous répéter quil est fou, quil a deux cicatrices sur le crâne et que son il droit ne voit plus, il a de la suite dans les idées) : en fait, il veut vendre les chaussures quil porte à la main pour aller sen « jeter une lampée chez Hess », fait-il en portant une bière imaginaire à sa bouche. Hess, cest un petit bistrot. Et il veut savoir combien peuvent coûter ces chaussures, pour savoir à combien de lampées il aura droit.
La déception se lit sur son visage lorsque nous lui disons que nous ne savons pas. Il nous remercie quand même, nous dis de faire attention parce quil est surveillé et nous promet de bien marchander ses chaussures, pour en tirer le meilleur prix pour allez sen jeter chez Hess.
Et monsieur W. est donc parti comme il est arrivé, dune démarche mal assurée et jetant des yeux peu tranquilles autour de lui.
Si un jour vous me voyez errer dans la rue en train dessayer de vendre mes chaussures pour aller boire un coup chez Hess
Non rien.
Matthieu