La belle affaire (texte complet)

Publié le par Matthieu C.

Le train ne se dirigeait pas à vive allure entre Paris et Lyon. Parce qu’il n’y a que dans les histoires que les trains se dirigent à vive allure entre deux points. Dans la réalité, un train essaie toujours tant bien que mal de rallier une ville A à une ville B, avec quelquefois du retard, et toujours des ralentissements.

Dehors, il faisait nuit. Les passagers du 23h54 ne pouvaient donc pas voir les champs qui s’étendaient à perte de vue (enfin, à perte de vue… il y en avait beaucoup quoi), dont la tranquillité semblait uniquement devoir être perturbée par un train, qui passait à travers eux, imperturbable, aux environs de 01h42. Même les animaux semblaient avoir adopté les horaires du trains, puisqu’aucune souris ne se risquait à emprunter les rails aux alentours de 01h42. C’est ce qui fut fatal à un mulot qui, sûr de lui et des horaires de la SNCF, se promenait sur les rails à la recherche d’une quelconque nourriture à 01h53. Il ignorait que, ce soir là, le train avait du retard pour cause de mécanicien coincé dans une sombre histoire de belle-mère qui devait venir dormir à la maison et qui avait besoin de quelqu’un pour effectuer le trajet gare-maison…

Dans ce train aussi imperturbable qu’un présentateur télévisé annonçant la fin du monde pour le lendemain, Cly ne dormait pas vraiment. Elle ne s’appelait pas vraiment Cly non plus, mais Clytemnestre, sa mère ayant voué toute sa vie une passion débordante aux tragédies grecques. En fait de débordante, maladive aurait été un terme plus approprié. Elle venait de mourir après avoir bu un verre de détergeant en prenant le soin de laisser quelques mots mystérieux écrits d’une main peu habile sur sa table de chevet : « Sokrates wollte sterben: - nicht Athen, er gab sich den Giftbecher, er zwang Athen zum Giftbecher » (« Socrate voulait mourir, ce ne fut pas Athènes, ce fut lui-même qui se donna la ciguë, il força Athènes à la ciguë » Nietzsche, le crépuscule des idoles). Conceptiòn, l’aide ménagère qui venait tous les jours au domicile de Josiane Drüker pour lui ôter les rares moutons de poussières qui trouvaient encore le temps de venir se déposer sous un meuble, trouva le corps étendu sur le lit dans une marre de vomissure, baignant dans une atmosphère pestilentielle, étonnamment bien vêtu, avec un petit mot écrit en allemand sur la table de chevet.

 

La police ne pu que conclure à un suicide lorsqu’il ressortit que Conceptiòn non seulement ne parlait pas un mot d’allemand, mais qu’elle se trouvait chez son gendre à préparer de la morue salée et du chou à l’heure probable du décès de la vieille dame. Et l’aide ménagère était la seule personne à rendre visite à la vieille dame au caractère délicat.

 

Les obsèques allaient avoir lieu dans le village de Saint-Gervais-sur-Roubion, situé à 10 kilomètres environ de Montélimar, où sa mère vivait depuis la mort de son père, en 1975.

1975… Elle se souvenait de ce voyage en train (curieuse coïncidence), par lequel elle venait assister aux obsèques de son père. Elle se souvenait de tous les détails de son voyage aller, la peine qu’elle avait furtivement ressentie lorsqu’elle s’était remémorée son enfance, puis l’indifférence dans laquelle elle vivait depuis l’âge adulte. Mais ce qui l’avait le plus marqué dans ce voyage restait tout de même le jeune contrôleur qui était entré dans le compartiment en clamant « Bonjour messieurs-dames, contrôle des billets ! » avec un sourire qui aurait fait fondre une motte de beurre au pôle nord.

 

Elle ne savait même pas son prénom en fait. Plutôt grand, son costume bleu entourant un corps relativement mince, un sourire fripon au coin des lèvres, et des yeux tout ce qu’il y a de plus communs composaient le contrôleur du 20h12. Il devait avoir 20 ans. Ou 19. Enfin, l’âge de tous les possibles qui ne le sont plus, et des impossibles qui ne le sont peut-être pas encore.

Sa casquette ne laissait apparaître que quelques cheveux châtains qu’on imaginait aisément coupés courts (oui, on n’a jamais vu, et on ne verra jamais, un contrôleur SNCF avec des cheveux longs). Cly lui adressa un grand sourire avant de plonger la main dans son sac à la recherche du billet.

Ce jour là, où elle descendait dans le sud assister aux obsèques de son père, elle avait besoin d’effectuer un acte fort ; elle devait tuer le père. Pour ce faire, elle choisit de baiser le contrôleur.

 

Ses pensées la ramenèrent vers sa mère. Pourquoi s’était-elle suicidée ? Pourquoi de cette façon ? Cly savait que sa mère perdait la tête depuis des années, elle s’en rendait bien compte lors de la visite annuelle qu’elle effectuait chez son frère Oreste, qui prenait leur mère « pour les fêtes » comme il disait. 3 jours dans le sud de la France, qui la changeait de Paris.

 

Le petit mot en allemand demeurait mystérieux. Josiane Drüker, professeur de philosophie au collège Les Alexis à Montélimar, n’avait jamais été réputée pour ses idées révolutionnaires. Au début de sa carrière, elle avait bien tenté un coup d’éclat en tentant d’enseigner Feuerbach au cours du chapitre traitant de dieu, mais l’inspecteur d’académie l’avait rapidement fait rentrer dans le droit chemin du consensualisme philosophique mou en lui demandant si elle était rémunérée par l’éducation nationale ou par l’internationale socialiste. Depuis, elle était rentré dans le moule. Alors pourquoi ces mots ? Qu’avait-elle fait pour penser avoir mérité la mort (et à tort en plus) ? Cette question resterait probablement sans réponse, le détergent avalé devant être considéré comme la folie ultime d’une vieille dame qui n’avait déjà plus toute sa raison.

 

Elle se revit 30 ans en arrière, en cet été de 1975… Assise dans son compartiment en compagnie d’un type qui devait avoir la cinquantaine et d’une jeune fille qui n’avait pas sorti le nez du livre qu’elle lisait, elle s’ennuyait un peu en songeant aux deux années qui venaient de s’écouler depuis qu’elle avait quitté sa famille pour s’installer à Paris, des mises en garde de ses parents contre tout ce qui touchait au sexe, et aux filles de mauvaises réputation. Ces recommandations lui avaient pourries la vie pendant ces deux premières années, avec son père qui l’appelait tous les deux soirs pour savoir ce qu’elle faisait, qui elle voyait, tandis que sa mère, à qui elle parlait en fin de communication, ne manquait jamais de la mettre en garde contre les effets pervers de la révolution sexuelle, qui n’avait même pas besoin d’effets pour être perverse.

 

Oui, deux années à ne pas vivre, à se demander ce qui se passerait si jamais elle sortait sans en informer ses parents qui vivaient à 600 kilomètres de là, deux années à défendre cette putain de virginité. Et c’est dans ce train qu’elle avait décidé de foutre en l’air ces principes, maintenant que son père n’était plus là pour l’épier. Elle avait regardé le type assis en face d’elle, qui lui souriait bêtement, avec ses yeux globuleux derrière ses lunettes, avait poussé un soupir dégoûté en le regardant par en dessous pour bien lui faire comprendre que ce ne serait pas son tour, et avait attendu.

 

Et le contrôleur était entré… Elle lui avait souri, l’avait suivi, et, au bout du couloir, lui avait glissé trois mots :

« Tu me plais ».
 

Et c’est vrai qu’elle était mignonne avec son jean et sa chemise qu’elle avait subrepticement ouvert jusqu’au troisième bouton. Le contrôleur avait rougi (il était encore plus mignon quand il rougissait), lui avait touché la cuisse de la main, et l’avait entraîné dans les toilettes qui se trouvaient après la porte coulissante.

Une fois dans les toilettes, elle avait ôté son chemisier rouge, laissant apparaître ses seins qui n’étaient retenus par aucun soutien gorge… Il l’avait embrassé, caressé, elle avait baissé son jean et sa culotte, il avait laissé tombé son jean et son caleçon sur ses chaussures, ils s’étaient touchés et enlacés, puis il l’avait prise, elle les mains contre le miroir, lui derrière elle… Elle avait joui, il avait joui, ils s’étaient embrassés une dernière fois.

Lui avait remonté son pantalon, elle s’était rhabillée, elle était sortie la première, lui faisant un petit signe pour lui indiquer à la fois que la voie était libre et pour lui dire au revoir…

Elle était retournée dans son compartiment, et n’avait plus revu le contrôleur. Elle avait espéré le retrouver à l’occasion du retour. Les obsèques s’étaient aussi bien passées que des obsèques peuvent se passer (elle était demeurée digne, sa mère avait pleuré, les oncles, tantes et cousin avaient tenu leur rôle de figurant dans cette grande comédie qu’est un enterrement). Elle était resté 3 jours avec sa mère, puis, ne tenant plus dans cette atmosphère qui lui rappelait l’époque atroce où elle avait 16 ans, avait fait le choix de rentrer sur Paris.

 

Le contrôleur qui s’était présenté dans le train qui la ramenait chez elle n’avait rien à voir avec le jeune qui lui avait fait connaître les joies et les peines de l’assaut érotique. Une énorme moustache semblait avoir été placée là dans le seul but de l’enlaidir, il puait la mauvaise vinasse et était désagréable…

 

Elle revint aux personnes qui se trouvaient avec elle, dans le compartiment qui l’emmenait pour la dernière fois chez sa mère. Une jeune homme était entré peu avant. En fait, elle n’en était pas sûre, mais toujours est-il qu’il avait dû rentrer pendant qu’elle était perdue dans ses rêveries pleines de souvenirs. Il ressemblait étrangement au jeune contrôleur, avec les mêmes cheveux coupés courts, le même sourire qu’il lui avait adressé lorsqu’elle avait levé la tête vers lui, et sensiblement a même taille…

Dans le compartiment, se trouvait aussi une vieille femme, qui devait avoir pas loin de 80 ans, qui se tenait droite en consultant femme actuelle avec le même sérieux que si elle lisait la sainte bible. Elle ne faisait pas attention au reste du compartiment, elle ne s’était même pas donné la peine de répondre au « bonjour madame » de Cly lorsqu’elle était entrée.


Et si tout était possible ? Et si elle recommençait avec un autre ce qu’elle avait déjà fait 30 ans plus tôt ? Bien sûr, elle avait trente ans de plus, des lunettes qu’elle ne portait pas que pour lire, et une tenue un peu plus décente… Mais après tout, elle pouvait être toujours aussi désirable non ? Elle ferma les yeux et s’imagina suivre le jeune homme, pour aller s’enfermer avec lui dans les toilettes du train, et vivre un instant uniquement sexuel qui laisserait le romantisme bien loin derrière. Son cœur se mit à battre plus fort, elle rouvrit les yeux et souris au jeune homme assis en face d’elle.

 

A ce moment là, une voix annonça : « Bonjour messieurs-dames, contrôle des billets ! »… Une voix féminine appartenant à une jeune femme d’une vingtaine d’années. Une fois son travail effectué, alors qu’elle sortait du compartiment, le jeune homme assis en face de Cly avait regardé Cly qui lui souriait bêtement avec les yeux derrière les lunettes, avait poussé un soupir dégoûté en la regardant par en dessous pour bien lui faire comprendre que ce ne serait pas son tour, et était sorti derrière la jeune contrôleuse.

 

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antenor 04/10/2005 18:02

je me réfère à ton message perso : content de te savoir de retour, mais je suis très nul en décors. au mieux je sais faire un filet garni...

manou 04/10/2005 14:31

ça m'apprendra à laisser un comm après tout le monde....si je dis que c'est excellent, je vais me griller...ben je retourne à mon train-train quotidien.. : )

Eric_M 04/10/2005 11:42

ça y est, de retour Matthieu :)
"de la poésie", dis-tu? toujours aussi ironique à ce que je vois ;)

matthieu 04/10/2005 11:16

Merci Tant Bourrin, tes commentaires me font toujours plaisir !
Juke Box, tous les textes ne se finissent pas par une chanson, et celui-là encore moins !!! En effet, la chanson est dans le titre...
Epictete > Copieur !!!
Saoul Fifre > Les vibrations, puis des chiottes de train, y'a pas à dire, c'est romantique...
Eric M > Pourquoi j'arrive jamais à faire de la poésie comme toi ?

Eric_M 03/10/2005 18:44

Comme Tant-Bourrin, comme Epictète et comme saoul-fifre, j'ai attendu et j'adore cette histoire de trains, ça me transporte. C'est comme une bulle légère qu'on aime regarder s'envoler et qui éclate pour nous laisser passer à autre chose.